Passage Moret

Par Michel Brunelle
Collaboration à la recherche : Denis Stora

Le passage Moret fut un de ces lieux de Paris qu’on appelait naguère «cités», plus récemment «zones», ou jadis «cours des miracles». Bref, un espace où la misère environnante, comme attirée, semblait venir se cristalliser, s’agglutiner en un conglomérat dont les agrégats étaient l’insalubrité, la famine, la maladie, le désoeuvrement, le vice et le crime ; et comme liant, l’injustice sociale.

Malgré cela — ou pour cela ? — de tels endroits captent infailliblement l’attention des gens sans histoire. Faisant quant à nous partie de cet heureux groupe, nous en avons donc examiné un de plus près : le passage Moret. Il a — lui — son histoire. La voici.

Situons-le d’abord dans l’espace.

Bien que n’en ayant pas l’apanage, le 13e arrondissement a, de toute époque, accueilli des populations de condition très modeste. Il n’est donc pas surprenant qu’un nombre anormalement élevé de «cours des miracles» plus ou moins indigentes y aient éclos. Il n’y a qu’à penser à la Cité Doré, à la Cité Jeanne-d’Arc, aux passages National, Prévost et Vandrezanne, à la Colonie des chiffonniers (aujourd’hui rue), au village Austerlitz, à la zone de la Porte d’Ivry, à la ruelle des Reculettes.

Et au passage Moret.

Facteur aggravant : la proximité de la Bièvre, depuis longtemps source de toutes les pollutions. Qui plus est, le passage Moret n’était pas simplement voisin de cette rivière insalubre, mais carrément enclavé entre ses deux bras, à l’extrémité nord de la fameuse île aux Singes.

Très précisément, il se situait dans le quadrant sud-est de l’actuel quadrilatère formé par les rues Berbier-du-Mets, Émile-Deslandres et des Cordelières, avec le boulevard Arago (1-2). Un HLM s’y trouve aujourd’hui, avec une cour, mitoyenne de celle de la «Tour Arago» (8-14 Émile-Deslandres). Ce HLM avec sa cour occupent exactement l’espace où s’étendait le passage Moret, qui débordait toutefois quelque peu sur ce qui est aujourd’hui le square René-le-Gall (fig 1).

                   Fig 1

Quant à sa situation dans le temps, bornons-nous pour le moment à dire qu’il a existé à partir du milieu du XIXe siècle jusqu’à la moitié du XXe.

Ces deux données, à elles seules, permettent déjà de subodorer les conditions de vie qui y ont régné. Le plus misérable patelin du plus pauvre arrondissement de Paris, à une époque traversée par des bouleversements politiques — souvent violents —, marquée par plusieurs guerres, par une dépression, et asservie par une industrialisation encore sauvage et dénuée de toute valeur autre que le profit. Que devenir pour un grain humain sous pareille meule sociale ? Pourtant…

Voyons les faits.

PRÉHISTOIRE DU PASSAGE MORET

Ce qui, en 1869, deviendra le passage Moret est d’abord la réunion de deux terrains distincts (A et B, fig 1), ayant chacun son histoire propre (2).

Pour ne remonter que jusqu’à 1743, le terrain A appartenait à cette date à un certain Louis de l’Hôpital. Il passe ensuite aux mains de Jean-Baptiste Levasseur (1743) ; d’Antoine Moinery (1776) ; de Jean-Baptiste Vérité (1793) puis son fils Henri-Marin (1802). En 1827, le comte Sigismond du Pouget de Nadaillac, colonel sous l’Empire puis la Restauration, en devient le propriétaire.

Le terrain B, quant à lui, est une petite parcelle du vaste domaine octroyé en 1270 aux Cordelières par la reine Marguerite de Provence, veuve de notre bon sire Saint-Louis. Ces religieuses de l’ordre des clarisses y contempleront Dieu dans la sérénité jusqu’à la Révolution (sauf un court moment lors du siège de Paris par Henri IV, fort peu dévôt, et qui a réquisitionné les lieux). En 1796, le domaine devient un bien national. Il est acheté en 1799 par François Delfond, et passe ensuite aux mains d’Angélique-Justine Berthelot (1801) ; puis Denis-François Bernault (1805) et Antoine Schmetz (1811). En 1824, il est acquis de ce dernier par Augustin Salleron, cadet d’une célèbre famille de gens d’affaires récemment montée à Paris (3).

Ici commence un chassé-croisé très touffu d’échanges immobiliers, de faillites, de retours, de cessions, scissions et fusions, que nous simplifierons quelque peu et schématiserons de la façon suivante :

Fig 2

(Nous n’avons pas trouvé de plan permettant de distinguer les deux portions du terrain B, qui toutefois ont chacune, comme on le voit, leur histoire propre).

Roger de Nadaillac est l’un des fils jumeaux de Sigismond, l’autre étant Albert, anthropologue s’étant efforcé de concilier cette science aux textes bibliques — manifestement pas plus empêché que son père par les contradictions… Quant à Roger, on sait qu’il était l’époux de l’aquarelliste Cécile Delessert.

Mais qui sont ces «Moret mère et fille», qui ont donné leur nom à ce passage ?

Retournons en 1848. À cette date, à l’Annuaire et almanach du commerce et de l’industrie de Paris, alias «Bottin» (4) , est inscrit, pour le 3 rue des Cordelières, un certain Moret (François), jardinier-fleuriste (fig 3).

                   Fig 3

                   Fig 4

Il déménage ensuite au 11, en 1855 (fig 4). Or, le terrain qui deviendra le passage Moret, ici en vert, est décrit à l’époque comme un jardin fleuriste. Le lien est évident : François Moret, commerçant (vu son inscription au «Bottin»), est plus précisément un fleuriste. Sa boutique est adossée à ce terrain (en fait, le domaine partage la même adresse, 11 rue des Cordelières, puisque le passage Moret n’existe pas encore, et, qui plus est, ne sera longtemps par la suite qu’une voie privée, donc non cataloguée). François Moret exploite en fermage cette aire, qui appartient à Roger de Nadaillac. Et ce, jusqu’en 1860. Il disparaît alors du Bottin, pour de bon.

À partir de là, tout va changer, et cet espace vert et parfumé, qui faisait exception dans ce secteur industrialisé plutôt nauséabond, va rentrer dans le rang.

Tout d’abord, toujours au Bottin, apparaît au 11 rue des Cordelières un fabricant de matières premières pour colle, un certain Paris. Changement d’atmosphère… Il est ensuite rejoint, toujours au 11, par deux mégissiers, puis trois, puis cinq. On est alors en 1868. Mais il est impossible que tous ces industriels à la fois trouvent place dans un bâtiment de 95 m2, à un seul étage.

Que s’est-il donc passé ?

NAISSANCE ET VOCATION DU PASSAGE MORET

On sait qu’en 1869, trois ans après le décès de François Moret (5), sa veuve, Marianne-Scolastique Voisinot, et leur fille, Madeleine-Héloïse Moret-Jamet (épouse de Louis-Camille Jamet), achètent à Nadaillac la propriété, comprenant un pavillon à l’entrée (19 ruelle des Gobelins), et mesurant un hectare et demi, pour la somme de 40 000 F (2).

On sait aussi que Louis-Camille Jamet était mégissier, établi auparavant à ce titre dans le quartier, avec son père, rue St-Hippolyte, puis rue des Cordelières(4 et 6).

Mesdames Moret ne semblent pas vouloir poursuivre l’oeuvre florale de François. Bien que n’étant pas le propriétaire en titre du terrain, Louis-Camille Jamet a, selon toute apparence, influé sur le déroulement des choses. En fait, tout porte à croire que, déjà au moment de la retraite de François, des tractations avec le propriétaire foncier, Roger de Nadaillac, préalables à la vente du domaine, prévoyaient un changement radical dans l’utilisation des lieux. 40 000 francs pour cultiver des fleurs, c’était beaucoup… Surtout en plein coeur d’un quartier en pleine expansion industrielle.

C’est ici la clé du mystère : les mégissiers et autres industriels n’étaient évidemment pas entassés dans le minuscule 11 rue des Cordelières, mais répartis dans l’espace qui allait devenir le passage Moret, et ce, dès 1863. Et, en attendant que cette voie ne devienne publique (avec des adresses officielles, pas avant 1893), ils demeuraient inscrits au 11, ou alors au 19 ruelle des Gobelins, autre issue du passage Moret, et adresse personnelle de Nadaillac (qui en avait d’autres, plus chic, notamment rue d’Anjou), puis celle des femmes Moret.

Jamet déménage donc son atelier dans la propriété nouvellement acquise par sa femme et sa belle-mère et y poursuit ses activités mégissières jusqu’en 1875, date à laquelle il se réoriente vers l’exploitation foncière (4-7). Sous son impulsion, le vaste terrain sera subdivisé en lots d’environ 500 m2 chacun, lesquels seront loués à des entrepreneurs (7) qui pourront y construire des bâtiments dont ils seront propriétaires, et qu’ils exploiteront selon leur spécialités respectives. Ce schéma d’aménagement est semblable à celui de la Cité Doré, apparue à la même époque au sud de la Salpêtrière. Une mode ?

On le constate, la taille de ces lots ne permettait pas d’y installer une mégisserie en bonne et due forme, établissements requérant au moins le double de cette surface. Certes, il y avait la mégisserie Guillou, au 2 passage Moret, mais il faut savoir que seulement un quart de sa superficie se trouvait sur la propriété Moret, et que cette fraction, déjà, équivalait au total de trois lots «ordinaires» de ce domaine. Il n’en demeure pas moins que la majorité de ces lots seront voués à des activités reliées à l’industrie du cuir, mais à une échelle plus artisanale. Le plan suivant (fig 5) montre en détail l’usage des lieux en 1893 — année marquant le sommet des activités commerciales du passage Moret (voir aussi fig 6).

Fig 5

(Note : les «marchands de vins» pouvaient tout aussi bien être des tenanciers de cabaret, de restaurant ou d’hôtel).

Il est à signaler que plusieurs immeubles étaient hybrides, c’est à dire qu’ils abritaient à la fois un commerce ou un atelier, et des logements (4-7). Ceci permet de jauger la qualité de vie des occupants de ces logements, vu le type d’activités commerciales exercées sur les mêmes lieux.

Mesdames Moret se sont conservé les numéros 9 et 14 passage Moret, ainsi que le 19 ruelle des Gobelins. Monsieur Jamet, lui, s’est réservé le 6 passage Moret (7). Quinze ans après ce réaménagement, la vie commerciale du passage Moret est à l’aube de sa période la plus active, qui durera une vingtaine d’années (fig 6). Puis, en grande partie dû au recouvrement de la Bièvre, un net déclin s’amorcera (4). Des chiffonniers, notamment, remplaceront les ouvriers des tanneries et mégisseries d’alentour, qui réduisent leurs opérations — quand elles ne ferment pas carrément. À partir de là, le passage Moret vivotera encore quelques dizaines d’années dans d’affreuses conditions, avant de disparaître tout à fait. Nous y reviendrons.

Fig 6 Nombre d’inscriptions au Bottin commercial dans le passage Moret entre 1855 et 1935.

LES PRINCIPAUX ENTREPRENEURS

Outre la famille Moret-Jamet, voici quelques entrepreneurs qui ont marqué l’existence du passage Moret.

  • Charlot, père et fils. Ces mégissiers s’installent au 7 passage Moret dès 1864 et y restent jusqu’en 1904. Ensuite, la famille Duranton, qui exploite une importante mégisserie sur l’autre rive du bras mort de la Bièvre (9, 11 et 13 des Cordelières * ),utilisera le 7 passage Moret comme annexe, jusqu’en 1911.

* Note : La numérotation des immeubles sur la rue des Cordelières a été modifiée en 1893. Le 11 des Cordelières dont il est question ici  (1905) n’est donc pas le 11 dont il était question plus haut en parlant de François Moret (1855). Cette note s’applique à l’ensemble de cet article.

  • La famille Marchand (Jules et ses fils et neveux). Mégissiers eux aussi, ils occupent le 1 bis passage Moret entre 1868 et 1895.
  • La famille Pons-Dufaud (Prosper Pons ; son fils Albert ; son frère Alexandre ; et le beau-père d’Albert, Gustave Dufaud). Ils occupent le 9 passage Moret (fig 7). Prosper en devient le propriétaire en 1899, acheté à Madeleine Moret-Jamet (7). Dufaud, locataire, exploite le cabaret Caveau de l’Île aux Singes de 1901 à 1904 (fig 8). L’endroit a toutefois ouvert bien avant, dès 1885, exploité par un certain Dupont. Albert fait commerce de cuirs factices à cette adresse entre 1897 et 1904. Il devient propriétaire de l’immeuble au décès de son père, en 1901 (8), et en exploite la partie résidentielle jusqu’en 1922, date à laquelle il le cède, délabré, aux locataires, pour la somme symbolique de 100 F (9). Alexandre, quant à lui, produit des cuirs factices au 14 passage Moret, de 1889 à 1896.

Fig 7

Fig 7

Fig 8

  • La mégisserie Guillou & Cléry (fig 9). Fondée par Marius Guillou et Louis Cléry en 1892, son adresse principale est le 9 ruelle des Gobelins. Seule une partie des vastes installations se trouvait effectivement dans le passage Moret, au numéro 2, adjacent au 9 ruelle des Gobelins. Là était située une entrée de service. La portion principale de la propriété s’étendait jusque dans l’extension nord-est de l’actuel square René-le-Gall, englobant de surcroît l’emplacement des ateliers de haute-lisse du Mobilier National. En 1897, les fils Guillou (Eugène et René) et Cléry (Eugène) prennent la relève à la direction. L’entreprise déclarera faillite en 1907 (10).

Fig 9

  • L’hôtel « meublé » Duhaut (fig 10). Situé aux 8 et 10 passage Moret, cet établissement proposait des «garnis», en plus de constituer un débit de boisson. J.P. Fortuné Duhaut s’installe à cette adresse en 1877, d’abord à titre de mégissier. Mais dès 1879, il devient «marchand de vins» au Bottin. Il y restera jusqu’à son décès, en 1905 (11). C’est ensuite son épouse Sophie, née Bariol, qui prend en mains le commerce, aidée de leur fille Eugénie, femme Boise. C’est sans doute cette dernière qui est aux commandes en 1920, dernière année d’activité enregistrée de l’hôtel, toujours sous le nom de Duhaut.

Fig 10

  • Falgoux, Chastel et Veyssière, marchands de peaux de lapins au 3 passage Moret (figs 11 et 12), le premier de 1889 à 1915, le second de 1916 (12) à 1921, le dernier de 1922 à 1928. Il semble que Falgoux soit demeuré associé à Chastel jusqu’en 1920.

Fig 11

Fig 12

LE DÉCLIN

Bien que le recouvrement de la Bièvre dans ce secteur (1908-12) (13) n’ait pas signé l’arrêt de mort du passage Moret, à partir de cette date les activités commerciales y ont amorcé un lent mais irréversible déclin. Un à un, des entrepreneurs ont fermé boutique (4), surtout ceux qui étaient tributaires de la Bièvre pour la facillitation de leurs activités. Nous disons bien «facillitation», car, nonobstant le fait que ce cours d’eau avait largement été exploité par l’industrie, surtout celle du cuir, la persistance de certaines usines, longtemps après son recouvrement, et au demeurant leur présence ailleurs, loin de tout cours d’eau, montrent bien qu’il était faisable de fabriquer du cuir autrement qu’en détruisant une rivière. Faisable, mais moins rentable, assurément, puisqu’on ne pouvait plus le faire à partir de la matière brute, les peaux, qu’on devait désormais se procurer une fois les premières étapes du tannage effectuées.

Parallèlement, la nature des activités s’est modifiée. Notamment, peut-être attirés par la présence d’un marchand de peaux de lapins au 3 passage Moret, des chiffonniers se sont installés au 6, comme le montre la modification des lieux, permettant dorénavant le stationnement de charrettes (fig 13).

Fig 13

Autre exemple, le 5 passage Moret, occupé par des maroquiniers pendant les 15 dernières années du XIXe siècle, passera aux mains de marchands de crins de cheval, Sevestre & fils — lesquels seront d’ailleurs les derniers commerçants inscrits au Bottin dans le passage Moret (dernière date : 1935). Mais les Sevestre ne sont arrivés là qu’en 1920. Que s’est-il passé dans les 20 années d’intervalle ? Eh bien l’endroit, d’usage hybride on l’a vu (fig 5), a continué de servir d’habitation à des gens au sort peu enviable (nous les reverrons). En fait, eu égard à la crise du logement qui a sévi à Paris à cette époque, la dernière chose à disparaître du passage Moret fut son volet résidentiel, et ce, malgré des conditions de vie de plus en plus intenables.

Donc, outre le recouvrement de la Bièvre, d’autres facteurs ont joué.

Examinons la séquence des développements qui ont conduit à cette situation.

Après les décès de sa mère Marianne Voisinot-Moret, en 1879 (14), puis de son époux Louis-Camille Jamet en 1893 (15), Madeleine Moret-Jamet, demeurée seule propriétaire des lieux, commence à se départir de ses avoirs. À partir de 1899, sont d’abord mis aux enchères les immeubles numéros 6 et 9 passage Moret et 19 ruelle des Gobelins (16). Un certain Albert Bloch obtient le 6 et le 19, tandis que Prosper Pons met la main sur le 9. Ensuite, Madeleine cède l’ensemble des terrains à Bloch. Celui-ci les vend par après au consortium Lourmais-Carpentier (7).

Quelques années s’écoulent.

En 1919, la Ville de Paris tourne son regard vers le passage Moret. Horrifiées par l’état des lieux, les autorités décident d’intervenir. Essentiellement, il s’agit d’effacer cette plaie du tissu urbain. «Couvrez ce malsain que je ne saurais voir», aurait dit Tartuffe. On verra plus bas que cette allusion à l’emblématique hypocrite n’est pas du tout gratuite. Donc, tout d’abord, entrer en possession des lieux. Un décret d’utilité publique du 4 février 1925 conduira à l’expropriation des terrains, au chef initial de construire, sous trois ans, une voie de circulation qui reliera la rue des Cordelières à la ruelle des Gobelins, donc à travers les zig-zags étroits du passage Moret (17). Ce faisant, bon nombre de bâtisses intolérables devront disparaître. D’un gravat deux coups. Mais pas toutes les bâtisses : jusqu’à la hauteur du 3 et du 4, soit, mais tout ce qui est construit plus au nord subsistera encore. Conscientes de ce fait, les autorités tâchent, avec des bonheurs divers, d’acquérir ces bâtiments restants.

Par ailleurs, en dépit des informations généralement admises voulant que la nouvelle rue (Émile-Deslandres) ait été ouverte dès 1925, et malgré le décret déjà cité, il s’avère que, faute de budget, les travaux de percement n’avaient toujours pas débuté, aussi tard qu’en 1927. À cette date, les diverses instances de la municipalité et du département discutaient, non pas de l’avancement de ces travaux, mais bel et bien de l’attribution des responsabilités quant à l’ENTRETIEN du passage Moret, devenu impraticable (18). De Tartuffe à Pilate, il n’y a pas loin : la Ville s’en lave les mains, d’autant plus à l’aise que des entrepreneurs riverains — en bons Samaritains — ont offert de se charger eux-mêmes dudit entretien ; offre, il est vrai, pas du tout désintéressée, puisque ces entrepreneurs avaient besoin d’une voie praticable pour la poursuite de leurs activités — surtout les Billon, qui faisaient du transport par camion… Cette situation incongrue perdure jusque vers 1937 (4-19-20).

On le voit, c’est le chaos. Exemple : au 9 passage Moret, Albert Pons, devenu propriétaire de l’immeuble suite au décès de son père, semble se décourager, s’exile sur la Rive-Droite et cesse d’entretenir la bâtisse, au grand dam des 26 (!) ménages qui l’occupent, avec leurs quelque 30 enfants (= +ou– 80 personnes, voir fig 7 et 14). La Ville, propriétaire du terrain désormais, lui refuse tout accommodement quant au renouvellement du loyer foncier, dont il voudrait voir les termes garantis pour 10 ans. Devant l’impasse, la municipalité décrète l’éviction… des locataires, en vue de la démolition de l’immeuble. Ces derniers s’accrochent, entrevoyant le sort qui les attend s’ils partent, en cette veille d’hiver, et forment une société civile qui, on l’a vu plus haut, se portera acquisitrice de l’immeuble pour la somme de 100 F. Ils ont le droit, la Ville s’incline (9).

Fig 14

Puis elle semble souhaiter tirer elle-même parti de la situation. Ainsi, elle acquiert l’immeuble du 11 passage Moret, y laisse la branlante bâtisse debout et les locataires dedans, et perçoit leurs loyers. Humanisation ? Pas sûr. On apprend que le toit de l’édifice, désormais constitué sommairement de carton goudronné, coule et goutte (21). La Ville, imperturbable, perçoit (ou du moins, réclame) ses termes. La situation atteint son point culminant quand un locataire, ayant voulu se pencher à une fenêtre dont la barre d’appui a cédé, pourrie par les infiltrations, fait une chute sur le pavé et se tue (22). Des réparations seront enfin effectuées.

Entretemps, un garage Renault (qui deviendra Citroen en 1957) s’est installé au 23 boulevard Arago, à proximité. Son propriétaire, M. Paul Vacher, souhaite maintenant l’agrandir et le doter d’un accès sur la ruelle des Gobelins. Pour cela, il faudrait démolir le 11 passage Moret. La Ville semble heureuse de se débarrasser de ce problème — tout en encaissant le montant de la vente — mais les locataires ne le voient pas du même oeil. Ils résistent aux avis d’expulsion répétés, à l’instar de leurs voisins du 9, et pour les mêmes raisons : mieux vaut être mal logé, qu’à la rue, avoir un toit qui coule que pas de toit du tout.

C’est ici que n’intervient pas le conseiller municipal socialiste du quartier Croulebarbe, l’inamovible M. Émile Deslandres. Tiraillé sans doute entre son observance de la philosophie du Parti et les intérêts pragmatiques du développement commercial, il s’est abstenu d’intervenir directement dans ce litige. Mais, dans une lutte aussi inégale, rester « neutre » revient à favoriser le plus fort. L’art de noyer quelqu’un sans se mouiller. Le garage emporte ainsi le morceau, les six derniers ménages résistants sont expulsés manu-militari, en plein hiver (23). Quant à M. Deslandres, son oeuvre sera plus tard saluée par l’attribution de son nom à la nouvelle rue qui passera juste là — toujours en projet à cette date (1927).

Inamovible, disions-nous ? Immortalisé.

Cette lente déliquescence du passage Moret se poursuivra, inexorablement, encore pendant une trentaine d’années. Le dernier commerçant «reconnu» ferme ses portes en 1935, mais les chiffonniers, eux, ne sont pas inscrits au Bottin… Quant aux résidents, leur condition passe peu à peu de celle de locataires de taudis à celle de résistants sans statut en attente d’être expulsés de leurs masures condamnées, à celle de squatters de ruines, puis finalement de sans-abris retranchés dans un terrain vague ; au fur et à mesure que les constructions se détériorent, s’écroulent, sont rasées. L’interminable agonie prend fin en 1950, quand l’Office public d’habitations à loyer modique de Paris acquiert l’ensemble du terrain et des ruines en vue d’y construire le HLM qu’on voit encore au 2 rue Émile-Deslandres. Mais il faudra d’abord nettoyer, assainir. On raconte qu’il a même fallu procéder au lance-flammes pour venir à bout de la vermine (il est permis de douter de ce détail, par trop anecdotique…). Le tout ne sera achevé qu’en 1955. Quant aux gens, on peut toujours se dire pieusement que ceux qui restaient encore là étaient dotés, par définition, d’une grande résilience, et qu’ils ont sans doute vite trouvé ailleurs où s’installer, et sans trop y perdre au change. Paris ne manque pas de ponts…

Toujours est-il que cette date de 1955 marque la fin définitive de l’histoire du passage Moret.

Une histoire alourdie d’un nombre anormalement élevé d’événements tragiques, sordides. Certes, dans une grande ville comme Paris, de tels faits sont très fréquents, et ne sont portés à la connaissance du public que dans les derniers entrefilets des journaux, mais, en feuilletant ceux-ci, force nous a été de constater que, pour un si petit patelin, le passage Moret en revendiquait une quantité étonnante. Outre ceux déjà signalés, n’en voici que quelques autres.

HISTOIRES DU PASSAGE MORET

Le 9 octobre 1906, sur la ruelle des Gobelins, un adolescent muni d’un pistolet tire une balle, «pour se distraire» a-t-il dit par après, en direction d’un groupe d’enfants en train de jouer. René Parisot, 11 ans, habitant au 5 passage Moret, est atteint et gravement blessé.

Quelques mois plus tard, soit le 19 avril 1907, son frère Armand, 20 ans, récidiviste ivrogne habitant à la même adresse, poignarde mortellement un tenancier de café, près de la gare de Lyon (24).

Le 7 mars 1904, deux couples de voleurs-revendeurs de bricoles, habitant le 6 passage Moret, ont été arrêtés. Il s’agit de Édouard Langlois, 33 ans, journalier ; Clémentine Lamy, 33 ans, domestique ; Eugène Gabriel, 20 ans, garçon de lavoir ; Jeanne Siarre, 19 ans, complice. La police se targue d’avoir réussi là un magnifique coup de filet  (25). Que les chiffonniers marchent droit.

Le 26 novembre 1912, découverte de deux corps dans le bois Clamart. Il s’agit de  M. Abellard, corroyeur, et de sa conjointe, fille Venouze, 18 ans, habitant le 9 passage Moret depuis 3 mois avec les parents de la jeune femme. Il s’agirait d’un pacte de suicide : la femme portait deux blessures par balles à la tête, son conjoint une seule. Ce dernier, dépressif, ne s’était pas présenté au travail le jour du drame, et avait affirmé se rendre chercher son épouse à la sortie de son atelier (26).

Beaucoup pour un si petit coin, nous disions ? Alors que penser de tout ce qui suit, qui s’est déroulé à une seule adresse, le 8 passage Moret, le fameux hôtel !

Le 16 juillet 1906, Théophile Henrion, locataire du 8 passage Moret, est poignardé au flanc par sa femme, qui disparaît ensuite du logement. On la retrouve Butte-aux-Cailles, chez sa mère (27).

Au soir du 6 janvier 1911, la chiffonnière Charlotte Perrinet, 18 ans, qui habite l’hôtel avec son époux Mayeu, n’est pas là avec ce dernier. Elle est plutôt place d’Italie, avec son amant, Georges Duncan — et le poignarde dans le dos. Physiquement, lui… Elle sera arrêtée deux jours plus tard (28).

Le 24 décembre 1911, Auguste Séguin, relieur de 20 ans habitant le 9 passage Moret, est au bar de l’hôtel en face de chez lui. Sont également présents madame Duhaut, tenancière de l’hôtel, et un autre client, Maurice Ménard, militaire, ami de la femme Duhaut. Pas d’autres témoins. Un coup de feu part et Séguin est tué. Voici en substance ce que le soldat a raconté aux gendarmes intervenus sur les lieux du drame, et eux aux journaux, et ces derniers au public, le tout dûment verbalisé pour la postérité : en cette veille de Noël, le fantassin, tout en conversant avec la tenancière, procédait tout bonnement au nettoyage du revolver de cette dernière, à sa demande. C’est alors que le coup est parti accidentellement… (29).

Qu’ont à faire de tels ragots dans un article se voulant sérieux ? Évidemment, en soi, chacun de ces faits divers n’aurait pas sa place ici. Mais c’est leur concentration, dans ce milieu restreint et enclavé qu’était le passage Moret, qui est intéressante, en ceci qu’elle fait la démonstration du caractère sordide de l’endroit — un caractère intrinsèque à sa nature. Il fallait en parler.

UNE FAMILLE

Jusqu’ici nous avons nommé des tas de gens, sans les montrer. Et nous vous avons montré des photos, sans indiquer les noms des sujets. C’est bien malgré nous : il était impossible de faire autrement. Mais attention, il y a une exception, une seule : la famille Besson.

Fig 15

Considérant les contraintes inhérentes à la prise de photos à l’époque, et au vu de la mise en scène de celle-ci : une famille sous une affiche, devant la boutique que cette affiche annonce, il nous paraît presque impossible que cette famille ne soit pas celle dont le nom apparaît sur cette affiche. Ceci n’est pas un acte de foi, c’est simplement l’évaluation rationnelle des probabilités respectives de deux hypothèses contraires. Poursuivons.

Jean-Marie Besson était serrurier. Entre 1884 et 1886, on le voit associé avec Alexis Lucand, au 1 passage Moret (alias 11 rue des Cordelières). Puis, pendant que l’autre continue les affaires à cet endroit, Besson part à son compte, d’abord au 17 des Cordelières de 1887 à 1889, puis au 28, de 1890 à 1894 (4). Il y habite, témoin : la naissance de sa fille Clémentine, le 9 juin 1891, enregistrée à cette adresse (30). En passant, le modeste bâtiment est toujours là, situé si près de ce qu’a été le passage Moret, et si ressemblant aux bicoques de cette voie, qu’on peut à toutes fins pratiques parler de vestiges lui appartenant. Pèlerinage fortement suggéré (fig 16).

Fig 16

Maman Besson s’appelle Juliette Joly. En 1895, la famille déménage au 1 passage Moret, où Jean-Marie installe son atelier en relève d’Alexis Lucand. Ils y resteront jusqu’à la fermeture de la boutique, en 1910 (4). La retraite aura été courte, car Jean-Marie décède le 22 septembre de la même année (31). Juliette suit de près, le 18 mai 1911 (32). Le couple habitait alors avec les deux filles aînées, Eugénie et Jeanne, infirmières, au 28 passage Prévost (au sud du boulevard d’Italie (sic) entre les rues de la Glacière et de la Santé).

Mais revenons à Antoinette, la plus jeune. C’est la seule personne native du passage Moret dont nous ayons la photo et dont nous connaissions l’identité. Cela justifie à nos yeux — à notre coeur ! — quelques recherches plus poussées à son sujet.

Antoinette Besson est née le 18 janvier 1896 au 1 passage Moret (alias 15 rue des Cordelières).

Voici son acte de naissance (fig 17) qui porte également, en prime, des renseignements sur ses  mariages et son décès (33). Une mine !

Fig 17

Nous déchiffrons pour vous : Le 16 novembre 1911, dans le 11e arrondissement, Mlle Antoinette Besson se marie avec M. Georges Bouron. Notez que la jeune fille n’a pas encore 16 ans. Du reste, elle sera veuve à 20 ans — on devine hélas comment, autour de 1915, Georges a trouvé la mort…

Le 12 février 1921, toujours dans le 11e arrondissement, Antoinette, devenue sténo-dactylographe, se remarie avec M. Cleto Marcacci, cordonnier. Dès novembre 1916, il avait reconnu Norbert, fils d’Antoinette, qui était né en février de la même année. Norbert Marcacci, socialiste militant, aura vécu 100 ans. Mais Cleto et Antoinette divorcent le 14 juin 1950.

Cette dernière ne perd pas de temps : le 23 décembre de la même année, elle se remarie encore, cette fois avec M. René Dugrès, à Montreuil.

Et c’est dans cette ville qu’elle poussera son dernier soupir, le 21 juin 1970, après une vie, ma foi, bien remplie…

CONCLUSION

Le passage Moret n’était qu’une infime fraction du territoire de Paris. Et son épopée n’aura été qu’un très court paragraphe dans la volumineuse histoire de la grande ville. Il s’en est fallu de peu qu’il ne passe tout à fait inaperçu, sans les Atget ou Huysmans — entre autres — qui ont signalé son existence. Ça aurait été regrettable qu’il sombre à jamais dans l’oubli. Car, malgré le peu de place qu’il a pris dans l’espace et le temps, il fut digne de mémoire.

Autant que n’importe quel autre patelin comparable, direz-vous. Peut-être un peu davantage, quand même.

Du simple fait de sa situation d’enclave, resserrée entre les deux bras d’un cours d’eau malsain, avec à peine deux issues, cerné d’usines rébarbatives et dominé par une forêt de cheminées, le passage Moret constituait un petit monde à part, bien caché en plein coeur de la Cité. Et de plus, même en regard de la condition générale du 13e arrondissement, il se démarquait par un niveau de pauvreté particulièrement profond. Ce confinement de vase clos aura eu d’inévitables conséquences — mais pas toujours malheureuses.

Bien sûr, il y a des gens qui ont passé là presque toute leur vie. Avoir Paris tout autour de soi, la Ville Lumière, et demeurer enfermé dans l’obscurité, quelle tragique absurdité ! Oui mais d’autre part, cette même situation a favorisé une stupéfiante multiplication des liens entre les habitants du passage Moret.

Untel mariait la fille d’à côté. Le vieux voisin d’en face était témoin à ce mariage, ensuite il figurait sur l’acte de naissance de chacun des enfants du couple, puis, finalement, son propre acte de décès était contresigné par le père de la mariée, son vieil ami.

En effet, dans les registres, les mêmes noms se croisent constamment, de ces gens qui vivaient, pas juste très près les uns des autres, mais qui vivaient ensemble.

Comme quoi la misère elle-même peut parfois avoir quelque effet secondaire positif sur ceux-là qu’elle accable.

La promiscuité engendrait la solidarité.

Nous aurons appris cela de nos recherches sur le passage Moret.

***

Notes.

1- Archives de la Ville de Paris PP/11970/B

2- Archives nationales MC/ET/CVII/1329

3 – Geneviève Boisard, article sur la famille Salleron paru dans le numéro 39 du bulletin de la SHA 13.

4- Archives de la Ville de Paris. 2Mi3 12 à 2Mi3 280

5- Archives de la Ville de Paris V4E 1632

6- Archives de la Ville de Paris V4E 1639

7- Archives de la Ville de Paris. DQ-18 (746 ; 1553 ; 1565 ; 1576 ; 1578) ; D1P4 494

8- Archives de la Ville de Paris V4E 9588

9- Le Petit Parisien 23.11.1922, p. 2

10- Le Petit Parisien 13.01.1908 p. 6

11- Archives de la Ville de Paris 13D 157

12- Le Petit Parisien 28.12.1916 p. 4

13- Gagneux R. Anckaert J et Conte G. Sur les traces de la Bièvre parisienne, Parigramme 2002

14- Archives de la Ville de Paris V4E 4317

15- Archives de la Ville de Paris V4E 9493

16- Le Matin 17.01.1899 p. 4

17- Digard G. Le Quartier Croulebarbe, Éd Municipale 1995 ; Paris Soir 19.07.1924 p. 2

18- Archives de la Ville de Paris VO11 2277

19- Archives de la Ville de Paris 1FI 2279

20- Le Petit Parisien 13.12.1937 pp. 1-2

21- Paris Soir 31.08.1925 pp. 1 et 3

22- Paris Soir 04.09.1925 p.2

23- L’Humanité 24.12.1926 p. 3 ; 05.01.1927 p. 3 ; 08.01.1927 p. 2 ; 16.01.1927 p. 2 ; 17.01.1927 p. 2

24- Le Matin 10.10.1906 p. 4 ; L’Humanité 11.10.1906 p. 3 ; Le Rappel 20.04.1907

25- L’Aurore 08.03.1904

26- Le Petit Parisien 27.11.1912 p. 1

27- Le Matin p.4  (et) L’Aurore p.3  18.07.1906

28- Le Matin 10.01.1911 p. 5

29- Le Petit Parisien 31.12.1911 p.3

30- Archives de la Ville de Paris V4E 6868

31- Archives de la Ville de Paris 13D 177

32- Archives de la Ville de Paris 13D 180

33- Archives de la Ville de Paris V4E 9519

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