Auteur/autrice : Michel Brunelle

  • Se servir de Malala

    Dans la discussion entourant les diverses formes de voiles portés en certaines circonstances par des Musulmanes, et l’attitude sociale qu’il convient d’adopter vis-à-vis ce « simple vêtement », certains soutiennent qu’il est faux de prétendre qu’il s’agit, dans le contexte actuel, d’un étendard islamiste. Toutes sortes d’arguments sont avancés.

    Parmi ceux-ci, j’en retiendrai deux, assez amusants :

    « Le voile n’est pas un étendard islamiste puisqu’il existait longtemps avant l’islam ».

    « Malala Yousafsaï (1), héroïne pakistanaise de la lutte pour le droit à l’éducation des jeunes filles, porte le voile, et l’a fait en recevant son prix Nobel pour sa défense de cette cause. Ceci démontre que le voile n’est pas un étendard islamiste »

    Qualifier ces ratiocinations de sophismes serait leur faire trop d’honneur. J’opte plutôt pour « raisonnements de machine à coudre ».

    Voyons le premier. En vertu de cette « logique », du fait que la croix, cet instrument de torture romain, existait bien avant qu’on n’y cloue un certain Jésus, il serait faux de prétendre que cette même croix est devenue un symbole chrétien.

    Et, puisque l’on parle de croix, une autre variété, la croix gammée, ayant fait son apparition en Orient il y a des millénaires, il faudrait s’abstenir de considérer comme de la propagande nazie le fait d’en barbouiller des synagogues ou des pierres tombales juives, et considérer sérieusement la possibilité qu’il s’agisse plutôt de paisible éloge de valeurs hindouistes ou bouddhistes.

    Allons. Contentons-nous de sourire.

    Passons à l’instrumentalisation de Malala, procédé fort en vogue chez les négationnistes de la montée islamiste.

    Ainsi, parce qu’une incontestable héroïne de la libération des femmes, à travers son action pour permettre l’enseignement des jeunes filles au Pakistan, pays cancéré par le talibanisme, parce que Malala Yousafsaï, croyante musulmane, porte le voile, il serait interdit de voir le port de ce dernier, par quelque musulmane que ce soit, comme un geste, non simplement esthétique, culturel ou religieux, mais bien islamiste.

    Décidément…

    L’alphabet peut servir à écrire de tendres poèmes, mais aussi des lettres de menaces, ou pire. Tout dépend des motivations de celui qui tient la plume — ou de celle qui porte le voile. Exclure, parmi ces possibles motivations, la propagande islamiste, exercée par de très nombreuses personnes, relève de la pensée magique la plus niaise.

    Revenons à Malala.

    Qu’a-t-on à lui prêter des intentions, à solliciter son appui involontaire à des causes parfois contradictoires ? N’en fait-elle pas déjà assez ? N’était-ce pas assez d’avoir reçu une balle à la tête tirée par un fou de Dieu, pour qu’on la laisse tranquille (quel mauvais choix de mot !) se consacrer à UNE cause, SA cause, immense et exigeante, dangereuse, sans la convoquer à prétendûment absoudre tout port du voile, par qui que ce soit, au nom d’une ratiocination risible, d’une simplification infantile ?

    Les questions sociales ne sont pas toutes à choix binaire. On peut s’opposer aux talibans sans devoir être athée. Préconiser l’enseignement à des jeunes filles musulmanes tout en portant un voile, et sans exclure d’autres visées par d’autres personnes.

    Mais comprendre cela semble trop compliqué à nos résonneurs.

    • (1) Malala Yousafsaï est cette jeune Pakistanaise qui se bat depuis l’enfance contre cette vermine de talibans, pour l’enseignement aux filles dans son pays. En 2012, à l’âge de 14 ans, elle frôle la mort aux mains d’un fanatique en mission commandée.
  • Protégé : France et Michel

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  • De « l’inutilité » du Bloc québécois.

    Il est de bon ton chez maints fédéralistes ultras de qualifier le Bloc Québécois d’inutile. Ce mot leur saute aux lèvres dès qu’ils en parlent, et les plus indigents parmi eux en ont même fait un slogan, un mantra, une litanie.

    Ça leur est devenu un automatisme. Or, la caractéristique d’un automatisme est de ne jamais être questionné par ceux qui en sont affectés. Pathologie.

    Grave atrophie du sens critique.

    Essayons de pallier.

    Inutile. Pourquoi inutile ? Par opposition à «utile», je suppose. Qu’est-ce qui empêche le Bloc d’être utile ? Vous dites ? Le pouvoir ? Ah, le pouvoir. Le Bloc Québécois ne peut pas accéder au pouvoir, donc il est inutile. C’est simple, non ?

    Non. C’est simpliste, plutôt — mais certains fédéralistes n’en sont pas à leurs premières armes en fait de simplisme… ou de sophismes.

    Il y a là-dedans deux pseudo-évidences implicites : avoir comme représentants des députés du parti au pouvoir est utile, et rien d’autre n’est utile.

    Je soupçonne ceux qui «raisonnent» de la sorte de ne comprendre qu’une seule chose de la politique : ou bien on a gnagné, gna gna gna, ou bien on n’a pas gnagné. En ce sens stupidement restreint, seul le pouvoir, en effet, peut être utile — à une certaine satisfaction. La politique, les affaires publiques, pour ceux-là, se résument à cette dichotomie archi-primaire. Une fois le vote compté, plus rien ne compte. Les gnagnants célèbrent, les perdants se morfondent.

    Mais pour les autres, les adultes politiques, il y a lieu d’examiner la question de façon moins infantile.

    Baigner dans la certitude qu’avoir une majorité de pantins d’arrière-ban au «pouvoir» promet la manne, c’est faire preuve de myopie politique. L’observation des faits, depuis des décennies, suffit amplement à démontrer que les grasses majorités produisent exactement l’effet contraire. Il faut donc être, soit très mal avisé — on en connaît — soit de mauvaise foi crasse — on reconnaît Mulcair — pour en venir à cette conclusion, et, qui plus est, l’ériger en certitude hors de tout doute.

    Car, qu’a retiré de bon le Québec de toutes les majorités qu’il a accordées aux libéraux à Ottawa ? La loi des mesures de guerre ? Les magouilles référendaires de 1980 et 1995 ? Les exactions de la Arcee Empee ? La Constitution de 1982, imposée sans son accord ? (Cette Constitution fondée sur « La reconnaissance de la suprématie de Dieu », oui monsieur…)

    Ou peut-être la doctrine multiculturaliste des Trudeau père et fils, découlant de cette même Constitution gardée par des juges, et contraire aux aspirations morales, laïques, linguistiques et identitaires de la nation québécoise, et qui, combinée à une politique immigratoire effrénée, met en danger la survivance même de cette nation ?

    Ce ne sont là que quelques exemples des précieux  « bénéfices » qu’a retirés le Québec des majorités offertes au PLC. Ce parti, d’ailleurs, a toujours très bien compris qu’il n’est pas nécessaire de renvoyer l’ascenseur à une province qu’il a déjà dans sa poche. Mieux vaut travailler les régions moins sûres — comme l’Ontario. Et il s’en trouve pour considérer cela, non seulement comme utile, non seulement comme nécessaire, mais surtout comme la garantie indispensable de ne pas « tomber dans l’opposition », grand malheur s’il en est.

    Parce que l’opposition, à quoi ça sert ?

    Bon.

    Donner à un parti au pouvoir (et particulièrement aux libéraux) l’opportunité de gouverner sans partage, sans entraves, voire sans critiques, c’est ouvrir la porte à tous les abus, à toutes les errances, aux pires folies. Une opposition forte et avisée peut pallier ce péril. Et, mieux encore, si cette opposition est assez nombreuse pour placer le gouvernement en minorité, alors fini les poussées d’autoritarisme. Obligé de composer, de négocier, il ne peut plus se permettre autant d’excès.

    Ajoutons maintenant que si cette forte opposition est composée en grande partie par des députés du Bloc, voués par définition à la défense des intérêts du Québec, on ne peut naturellement qu’en attendre les plus grands bienfaits.

    Mais allez dire ça à ceux qui ne comprennent du mot « démocratie » que le nom d’un sport comme un autre : pourvu qu’on gnagne, gna gna gna — et en trichant c’est encore mieux. Quant aux perdants, eux et leurs valeurs, ils ne méritent que le plus méprisable des sorts : l’opposition, ce club de perdants inutiles.

    En être encore là, 2 500 ans après Platon…

    Sauf que nos bouffons de service ne sont pas des penseurs, même rudimentaires. Ils ont appris par coeur quelques tours — tournures — faciles, qu’ils répètent depuis par réflexe, automatiquement, ad nauseam, et cela leur suffit — puisque suffisants.

    Mais encore.

    Si l’indépendance du Québec devait ne jamais se faire, si notre peuple devait s’estomper petit à petit dans ce Canada de plus en plus incompatible, voire hostile, le Bloc québécois aura cette ultime utilité de ne pas leur permettre de nous oublier si vite.

    Ne serait-ce que pour cela…

  • Le Crapaud

    Son nom, c’était Crépeau. Mais pour tout le monde, c’était Le Crapaud.

    Tout le Monde. Lire : toute la classe. Si au moins il n’avait eu que le seul  malheur ordinaire d’arriver de nulle part dès la rentrée, parmi d’autres «nouveaux», son intégration au groupe — presque les mêmes têtes depuis quatre ans — aurait peut-être pu se réaliser. Mais débarquer là en plein mois de janvier, c’était le pavé dans la mare étale des rôles établis.

    Les rôles.

    Tout en haut de la hiérarchie, les deux chefs d’équipe au ballon-chasseur, Dubuc et Delisle. Le premier, flamboyant, direct, puissant. L’autre, sournois, effacé, efficace. L’offensif et le défensif. «Beu» tuait tout — excepté Delisle, l’immortel. Depuis la Première Année, ces deux capitaines étaient suivis des mêmes guerriers, yin ou yang à leur ressemblance. Puis il y avait les lieutenants idoines, Girard et Morin.

    Ensuite venait le fou de la classe, Parent, impayable. Les cancres, Demers, Gauthier, Davignon, égayaient l’atmosphère à toujours récolter des zéros — sauf en dictée, naturellement : Monsieur zéro-faute, c’était moi. Guérin, inamovible premier de classe, commandait le respect par sa paradoxale modestie.

    Mais le poste le plus critique, c’était celui de mouton noir, assuré par Belhumeur — un ancien «nouveau» — jusqu’à l’arrivée du Crapaud.

    Le mouton noir assume une fonction essentielle à la cohésion d’un groupe. C’est le rassembleur, le point de fuite qui permet à l’ensemble de se définir en fonction de la distance de chacun par rapport à lui, l’ostracisé. Il est la caution universelle, le «pire encore» que tout accusé peut invoquer à sa décharge.

    Lorsque l’animosité du ballon-chasseur passe un certain seuil, le jeu dégénère en une chaotique éruption de «ballon-massacre» : il n’y a plus de carré, plus de lignes, plus de limites. On court partout, les équipes sont abolies. Celui qui s’empare du ballon le tire dans la face de son choix, on ne compte pas les points. Chaotique ? Pas longtemps. Après quelques moments, cette violence pure se focalise fatalement sur le mouton noir, receveur universel, réceptacle attitré de tous les épanchements. Littéralement lapidé, il ne sera sauvé que par la cloche annonçant la fin de la récréation.

    Après la curée, tous sont frères en rentrant, Dubuquois comme Delinsuliens. Même l’ostracisé est rayonnant : il perçoit confusément le service qu’il vient de rendre, et il subodore en nous quelque vague reconnaissance à son égard. Le seul genre de gratification à laquelle il peut espérer avoir accès.

    Tout groupe, adultes autant qu’enfants, et surtout adolescents, tend donc naturellement à se doter de l’indispensable mouton noir. Une autre des fonctions de ce précieux animal, et pas la moindre, consiste, par sa présence même, à garantir à chaque autre individu de ne pas se voir imposer le rôle. Car il en faudra toujours un. Par conséquent, ce sont précisément ceux qui seraient le mieux qualifiés pour prendre sa place, qui en feront le plus pour l’y maintenir. La recette en est simple : plus on stigmatise le mouton noir, plus il est consacré. Et vice-versa.

    Beautés de la nature humaine.

    Ainsi, Belhumeur n’était pas le moins acharné sur le dos du Crapaud. D’être passé par là ne l’inclinait aucunement à l’empathie pour son successeur. Au contraire, pour lui, il était primordial de ne plus y retomber, ce qui lui interdisait toute faiblesse envers Crépeau. Les requins ne portent pas secours à un congénère blessé, ils se jettent dessus.

    Vint la fin de l’année. L’été qui disperse les écoliers. Puis, trop vite, la rentrée. On avait oublié tout ça.

    Vraiment ?

    Qui sera de retour en cinquième ? Au rassemblement dans la cour, on avait pu constater que la classe était à peu près intacte. Les principaux acteurs étaient tous là, prêts à reprendre où ils avaient laissé. Le Crapaud aussi. Résigné, il ne songeait même pas à contrecarrer l’implacable dynamique qui l’immolait sur l’autel de la petitesse.

    Même la maîtresse cédait à l’ostracisme. Après seulement deux semaines, elle avait fait placer le pupitre de Crépeau en retrait des autres, près du tableau. J’avais beau me demander ce qu’il avait bien pu faire pour mériter ça : rien de particulier, rien que n’importe quel autre n’avait pas fait. Voulait-elle le soustraire à l’hostilité poisseuse qui régnait dans sa classe ?

    Faut dire qu’il ne s’aidait pas beaucoup, non plus. Maladroit, distrait, incongru, parfois cocasse de gaucherie, mal habillé, pas trop propre, il n’avait vraiment pas le don de passer inaperçu, talent qui lui aurait été bien utile… Au lieu de ça, chacun de ses faux pas était remarqué, noté, exploité.

    Une bénédiction, le maudit Crapaud ! On pouvait le dénigrer, le ridiculiser, le calomnier, le faire marcher pour aussitôt le trahir ignoblement, un par un, à plusieurs ou toute la classe ensemble, jamais de réprimande de la part de l’autorité. D’expérience, les enseignants étaient habitués à pareil spectacle, selon eux inévitable, donc normal. Voire : utile. Agent de cohésion davantage que de perturbation, parfait exutoire des inextinguibles agressivités juvéniles, le mouton noir rendait possible le déroulement de l’année scolaire sans éclatement. La dislocation était pour lui seul. D’un point de vue statistique, un excellent rapport coût-bénéfice, somme toute. Dommage collatéral acceptable.

    Ainsi se passa la cinquième année. Vint ensuite la sixième, escortée par l’approche de la puberté chez plusieurs. Rien pour calmer le jeu.

    Tout le monde était là. Le Crapaud allait reprendre du service.

    Mais — était-ce hormonal ? — les dérapages ont tout de suite revêtu un caractère beaucoup plus agressif. Le mince vernis d’innocence qui, encore l’année d’avant, couvrait les actes de la horde, était désormais complètement décapé. Aussi, tout était plus affirmé. Fini les furtifs coups de coude sortis de derrière une porte de case, ou de vandaliser ses effets scolaires, prétendre ne pas avoir fait exprès de l’éclabousser. Enfantillages dépassés. Dorénavant, ça tapait dur, et direct.

    Quant à lui, transfiguré par un été de délinquance (il a lui-même raconté qu’il était allé jusqu’à déféquer dans un confessionnal, ce qui, vantardise ou vérité, était pareillement choquant) ; Le Crapaud, donc, s’était mis à répliquer aux coups. Pour comble, plus de maîtresse : un prof, maintenant. Adieu l’atténuant cocon d’une présence féminine, bonjour la virilité sans partage. L’année allait être longue.

    Je me souviens d’une scène surréaliste, dès septembre.

    Un midi, hourvari dans la grande salle, sitôt franchie la porte de la classe. Ne sachant ce qui se passe, je me renseigne. Bérubé, au comble de l’indignation, m’explique que Le Crapaud a frappé Girard. Infamie ! Oubliant de songer que Girard est réputé, depuis toujours, pour être plus que capable de se défendre — son frère fait du karaté — je sombre à mon tour dans les affres du lynchage. Du coin de l’œil, j’aperçois le gredin, subrepticement dégagé de la cohue, qui se faufile vers la sortie en rasant les murs.

    «Y’est là !!!»

    La ruée. Ce n’est plus seulement l’habituelle poignée de séides qui part en chasse, mais presque toute la classe, vingt dogues ivres de rage virale qui s’élancent dehors aux trousses de la bête. Je cours avec les autres. C’est à peine si je m’entends me demander s’il m’a déjà fait quelque chose, lui. Solidarité !

    Éperdu, Le Crapaud fuit, se retournant de temps en temps pour constater que la distance diminue entre lui et cette haine vociférante qui le pourchasse depuis toujours. Son épouvante devient palpable. J’en vois qui se pourlèchent, d’autres qui se tâtent. L’école est déjà loin, oubliée, ne demeure qu’un quartier indifférent dans les rues duquel un enfant traqué cherche vainement le salut. L’hallali est imminent.

    Haletante, notre proie gravit un court escalier, aussitôt assiégé. Désormais cerné, Le Crapaud roule des regards exorbités vers cette meute aboyante qui, tous crocs découverts, semble vouloir le déchirer. Un naufragé sur un récif à marée montante n’est pas plus en perdition.

    Le paria frappe fébrilement à la porte de ces étrangers où il espère trouver refuge. Peu soucieux d’une confrontation avec quelque adulte, personne d’entre nous ne monte le chercher. Il cogne encore, mais la maison demeure désespérément sourde. On s’enhardit.

    Dubuc : «Descends, sans ça on te sacre en-bas.»

    Accablé, Le Crapaud descend l’échelle vers le gibet. Alors, s’improvise un tribunal. Au centre du cercle hostile, l’accusé fait face à sa victime, Girard, et à Dubuc, solennel. Le procès est expéditif.

    – Tu l’as frappé ?

    Hochement de tête.

    – Là, c’est à son tour.

    Beu s’écarte, laissant la place à son lieutenant, qui n’était pas préparé à ça. Une clameur s’enfle, la foule vient d’être prise par le goût du sang. Je commence à décrocher, bientôt nauséeux. Le bruit couvre ce que dit Girard à Crépeau. Il ne se rue pas dessus. Il n’a pourtant rien à craindre : il est bon batailleur, et si jamais, on est tous là.

    Justement, c’est le problème. Se battre dans le feu de l’action, ça va, il connaît ; incarner à froid un bourreau, c’est une tout autre affaire. Bayard n’est pas Sanson. Crépeau baisse la tête, Girard aussi. Les deux sont pris dans l’inexorable engrenage du système. Girard doit s’exécuter. On le sent hésiter, les cris redoublent. Il faut en finir. Il s’avance, l’autre fige, et encaisse trois sonores coups de poing. Un filet de sang lui coule d’une narine. C’est fini.

    Rassasiés, on part dîner.

    Oui, l’année a été longue. Et la septième donc ! Mais Le Crapaud a survécu.

    LUI, oui. Un quart de siècle plus tard, il a même fait les manchettes : la police venait de l’arrêter après une série de meurtres sadiques, dans le Village gai.

  • L’IGLOO ou le Paradis perdu

    Derrière le voyageur s’étirait une longue, très longue piste, laissée par ses raquettes. Il marchait depuis toujours, lui semblait-il. Mais qu’est-ce que le temps ? Depuis que le soleil avait cessé de se lever, de tracer un arc dans le ciel, toujours vers la droite, puis de se coucher, marquant ainsi les jours, il n’y avait plus moyen de mesurer le temps.

    Désormais, le soleil ne faisait plus que laisser deviner son existence, brodant une pâle dentelle de feu glacé sur l’horizon, tout autour du monde, tout autour du voyageur — qui avait atteint les zones polaires. Ceci lui rendait l’orientation difficile.

    À cette latitude, le sud est tout autour. Chose contrariante quand on cherche à s’en éloigner.

    Parvenu au pôle absolu, tout déplacement le rapprocherait désormais de ce sud honni. Prisonnier du septentrion, assiégé par l’austral. Austracisé.

    Il faisait grand froid, mais le voyageur n’en avait pas vraiment conscience. Il avait toujours fait aussi froid, aussi loin que sa mémoire engourdie pouvait reculer. Tout était blanc, ou gris pâle. La neige, le ciel, le vent, le voyageur, ses pensées : tout cela qui faisait son monde. Il marchait infatiguablement, sans jamais s’arrêter, puisqu’il lui semblait que son voyage n’avait jamais eu de commencement. Comme le coeur qui bat sans qu’on y songe, ses pieds se plaçaient l’un devant l’autre, l’un après l’autre, inlassablement, inconsciemment. On eût dit que cesser de marcher aurait signifié cesser de vivre, pour le marcheur. Seul le vent lui parlait, et il lui répondait en silence. Mais ce n’était pas un dialogue de sourds : ils s’entendaient. Aux murmures caressants du premier, ou à ses hurlements déchirants, l’autre offrait sa conscience, sa volonté. Il prenait le vent comme il prenait le temps.

    Dans la glauque immensité, parfois, des formes estompées paraissaient se dessiner, vite effacées par la poudrerie. C’étaient comme de petits dômes, blancs sur blanc, sans doute des mirages engendrés par les tourbillons de neige. Le voyageur ne détournait jamais sa marche, à peine son regard, pour ces choses. Il allait droit devant lui, sans but connu, sans motif reconnu, sans intention admise. Il se disait qu’un jour, il rencontrerait des traces dans la neige. Ce seraient sûrement les siennes. Alors, il aurait bouclé la boucle, fait le tour de son monde, et il pourrait s’arrêter. Mais cette arrivée était aussi infiniment lointaine que son départ. Il n’y parviendrait que lorsque le temps lui-même aurait terminé sa propre odyssée.

    Il pensa à ce Dieu éternel dont on lui avait dit qu’IL avait créé le monde. Il se demanda à quel moment Dieu, solitaire depuis toujours, avait décidé qu’IL en avait assez et de créer un univers autour de Lui.

    Fiat lux.

    IL avait désormais de quoi s’occuper, avec des milliards de galaxies comportant chacune des milliards de planètes peuplées chacune de milliards de créatures, conçues faibles et titubantes, à punir au moindre faux pas. Certainement, IL n’en finirait jamais.

    L’enfer. Dont IL sera le premier locataire. Y avait-IL pensé, au moment de créer tout ? C’est pas qu’IL n’avait pas eu le temps d’y réfléchir, avant ce coup de tête — Big Bang… Coup de tête, ou un coup de Satan, le tentateur ? D’où il sort, celui-là ? Plutôt : de quand ?

    Mais comment déterminer un moment en particulier quand il n’y a pas eu de commencement ? Quel que soit ce « moment », il survient toujours après une éternité, donc jamais. Pourtant, l’univers existe. Le voyageur en douta, l’espace d’un instant. Mais, se dit-il alors, comment puis-je douter, si je n’existe pas ?

    Après longue réflexion, et maints paradoxes, il en conclut ainsi : Je doute, donc Dieu est.

    Tous ces détours métaphysiques n’avaient pas interrompu sa marche, imperturbable et rectiligne, elle.

    Pourtant.

    Un jour, un de ces petits dômes parfois aperçus émergea du vide, droit devant lui. Perplexe, le voyageur continua cependant de marcher, sans dévier de son chemin. Il verrait bien… Certainement, la chose s’effacerait, comme toutes les autres illusions avant elle. Mais, à mesure qu’il en approchait, la forme au contraire se précisait, ses contours, d’abord flous, devenaient de plus en plus nets. Le voyageur dut s’admettre qu’il ne s’agissait pas d’un mirage. Mais tous les autres, alors ? Vint le moment où il en était si près qu’il pouvait le toucher. Tout d’abord, il n’osa pas. Il n’avait jamais rien connu de solide que le sol, et cette chose insolite lui donnait un peu le vertige. C’était une forme parfaitement ronde et lisse, impénétrable à la matière comme à la pensée. Microcosme universel.

    Il décida d’en faire le tour, puisque cela faisait obstinément obstacle à sa marche. Le premier détour de son long périple. Une borne, tant matérielle que temporelle.

    Arrivé à l’antipode de cet hémisphère, le voyageur eut une surprise : la forme, parfaite de prime abord, présentait là un défaut. Au lieu d’être complètement fermée, elle avait une petite ouverture, au raz du sol. Le voyageur était de plus en plus troublé par cette chose mystérieuse, venue perturber la pureté éternelle de son paysage, déranger la tranquilité de son monde jusque là toujours égal.

    Pour la première fois, il s’arrêta de marcher. Étonné de ne pas mourir de cet arrêt de vivre, il accepta ce jour comme étant différent, unique.

    Il s’enhardit alors, et se pencha pour regarder dans la petite ouverture. S’attendant à ne rencontrer que l’obscurité, il sursauta à la vue d’une lueur qui dansait là, tout au fond du dôme creux. Brusquement, quelque chose d’inconnu — une incoercible curiosité, peut-être —  s’empara de lui. Quelle était donc cette force qui, en quelques instants, lui avait déjà fait commettre tant d’incartades à sa conduite immémorialement droite ? Le seul moyen de le savoir, c’était de s’y soumettre. Maintenant fasciné, oubliant toutes ses peurs, il enleva ses raquettes et, téméraire, pénétra d’un seul trait à l’intérieur de l’étrange chose, en proie aux délices amandines de l’imprudence.

    Il se retrouva dans un igloo, face à une petite chandelle posée sur le sol et qui rayonnait de lumière chaude. Le voyageur ne comprenait rien à tout cela, et fut sur le point de s’enfuir, repris de peur, quand une terrible bourrasque se mit à souffler dehors. Alors seulement, il comprit les bienfaits que pouvaient lui apporter cet igloo et cette chandelle, ce corps et cette âme.

    Il en oubliait l’immensité qui l’avait toujours enveloppé, infini dans lequel il n’avait jusqu’alors cessé de marcher, donc de vivre. Il se disait, il voulait croire qu’il avait certainement atteint son but. Il faut croire aux signes, les suivre. Tout ceci ne lui survenait pas pour rien, certainement. Son destin bourgeonnait soudainement sous ses yeux, suave et doré, au terme d’un hiver sans commencement. L’infini pouvait donc être coupé en deux, et sans rien perdre de son infinitude ? Abîme insondable, glacial, vertige existentiel.

    Il enleva sa pelisse croûtée de glace, se plaça près de la chandelle, et se laissa réchauffer — une sensation qu’il découvrait. Très vite, il y prit goût. Il ne voulait plus s’en aller, il était prêt à faire de ce petit igloo tout son univers, de cette flamme sa seule pensée. Il en oubliait l’immensité qui l’avait toujours enveloppé, dans laquelle il n’avait cessé de marcher, donc d’exister. Il se disait qu’il avait certainement atteint son but.

    La notion de printemps s’infiltrait, inexorable, réchauffant une à une chaque fibre du voyageur transi. Des visions de plaisir le saisissaient, il entrevoyait de folles veillées devant le feu, la danse lascive de la flamme, à laquelle il livrerait son corps libéré. Il ne songeait peut-être pas assez au paradoxe de ces captivités successives. L’ivresse ne lui en laissait pas le moyen. Sait-on quand on est possédé ?

    Excitée, sa respiration s’affolait, et soufflait sur la petite bougie, qui n’en brûlait que plus fort. Et plus vite…

    Vint le moment où, à bout de suif, la flamme s’éteignit. Alors, en proie au plus noir désespoir, le voyageur paniqué suppliait pour qu’elle se rallume, se tordait les mains, grinçait des dents, perdu dans cette obscurité, saisi de ténèbres intérieures. C’est en de semblables moments que s’inventent les prières. Mais sa belle compagne était bien morte, et il était bien incapable de la ranimer.

    Persuadé d’avoir causé un grand malheur, une catastrophe qui le dépassait, le voyageur se rhabilla précipitamment et s’enfuit de l’igloo, épouvanté d’angoisse. Il chaussa vite ses raquettes, et reprit sans délai sa longue marche dans la tempête. Le soleil avait totalement plongé sous l’horizon.

    La grande nuit boréale commençait.

    Pour la première fois, le voyageur eut froid, et se sentit fatigué. Il était accablé par cette constatation, et dut marcher encore longtemps avant de comprendre que c’était là le prix à payer pour avoir connu la chaleur, le repos et la sécurité. Il se demandait pourquoi telle aventure lui était survenue. Quel sens lui donner.

    Est-ce que, comme pour Dieu, l’éternité se devait, ici aussi, de comporter un hiatus, une pause, à partir de laquelle plus rien ne serait plus pareil, plus aussi absolument vide ?

    Pourtant, tout était si simple, avant. Si lisse. Maintenant, il y avait autre chose. Ou, à tout le moins, il y avait EU autre chose. Ce qui revient au même : placée au milieu de nulle part, cette nouveauté, si réduite fût-elle, prendrait toute la place, comme un point noir au milieu d’une immense toile blanche. Advenue soudainement dans la vide continuité du temps, elle transformait jamais en toujours. C’était donc vrai que ce sont là deux synonymes.

    Il regrettait beaucoup d’avoir épuisé la petite bougie qui, elle, lui avait donné sa chaleur, et d’avoir plongé dans les ténèbres l’igloo qui l’avait abrité. Accablé d’ingratitude, il jura de ne jamais recommencer, quoi qu’il advienne, quelles que soient les propositions du destin.

    Il venait d’anéantir la flamme, symbole d’espoir depuis la nuit des temps. Comme Caïn, il avait commis l’irréparable, et Dieu l’avait pareillement condamné à voyager pour jamais. Mais il marchait déjà, lui, avant sa faute fatale. Alors quoi ?

    Ainsi va l’éternité, il y repensa. Futiles sont les repaires temporels, dépourvus de sens. Ce qui est est, a été et sera. Et pas nécessairement dans cet ordre.

    Sous le regard éternel de l’inukshuk, le voyageur marche encore aujourd’hui. Bien plus loin, peut-être, il comprendra enfin le sens de la liberté absolue, qui ne tient à rien.

  • Gamme de gags

    La pauvreté est une expérience enrichissante.

    Demain, à « Aujourd’hui Dimanche », la Semaine sainte.

    Cher docteur,

    Depuis que j’ai pris du poids, mes flatulences ne font plus le même bruit. Serait-ce dû à mon côlon plus gras, ou à mes fesses plus serrées ? Autrement dit, une problématique de production, ou une d’expédition ?

    Merci.

    – Un gros industriel.

    Les gais ont leurs signes secrets. C’est comme les Chevaliers de côlon.

    On s’attendait à n’importe quoi, il n’est arrivé que quelque chose.

    Là où les Français se tirent, les Québécois se poussent.

    Le gros Antonio n’a jamais compris ce que voulait dire «prendre l’autobus».

  • Écriture inclusive selon Émilie Nicolas

    (Ce texte se veut une réponse aux propos de madame Émilie Nicolas, chef de file des wokes, tenus le 24 septembre 2025, dans le cadre d’un panel à l’émission En direct avec Patrice Roy, à Radio-Canada, et portant sur la décision du Gouvernement du Québec de bannir l’écriture inclusive des communications gouvermementales et para-gouvernementales. Segment débutant à la 16e minute).

    ***

    D’entrée de jeu, madame Nicolas étale sa connaissance de l’histoire de la langue française (lire : notre ignorance de la chose). La leçon commence par le rappel du fait que le pronom indéfini « on » a toujours existé. Il faudrait croire, selon elle, que c’est la preuve que le français était, à l’origine, foncièrement épicène, et que ce n’est qu’aux XVIIe et XVIIIe siècles que l’Académie française a pris la décision « idéologique » de « genrer » notre langue. Ouf ! Par où commencer ?

    Peut-être par faire observer que l’existence du  « on » ne s’explique pas par un quelconque souci tout gentil de faire épicène, « non-genré », mais par le besoin d’un pronom indéfini quand le sujet qu’il désigne est, justement, non précisé. Procès d’intentions — vertueuses ici, mais néanmoins fausses. En passant, les phrases avec pronom indéfini s’accordent toujours au masculin. Hè…

    Mais le plus fou est cette affirmation à l’effet que le français a été rendu « genré » par les méchants masculinistes de l’Académie française, autour de 1700, dans le but, idéologique comme chacun sait, d’effacer la Femme du paysage. Gynocide, rien de moins. Procès d’intentions, on disait ? (Elle répondait de la sorte à Christian Dufour, qui venait de qualifier d’idéologie la notion d’écriture inclusive. Le bon vieux « Celui qui le dit c’est lui qui l’est » de nos cours d’école. Pas fort.)

    Les archives de l’histoire de la langue que madame Nicolas voudrait nous enseigner contiennent-elles des pièces permettant d’étayer une aussi grave accusation ? Certainement pas, puisque le « crime » n’a jamais été commis. En effet, l’histoire — la vraie — de la langue française montre bien que celle-ci était « genrée » au moins dès les années 1100, date de l’écriture de la célèbre Chanson de Roland, poème apologétique très « genré » que connaît tout premier venu ayant ouvert le moindre fascicule d’histoire de la langue française, et qui relate les mésaventures de Charlemagne en Espagne, lui et son féal comte Roland.

    Et puisqu’on parle de Charlemagne, parlons donc des Serments de Strasbourg, qu’ont prêtés ses petits-fils, en 843, pour se partager l’empire disloqué de leur aïeul, et qui ont été rédigés en tudesque (langue des peuples de l’est de l’empire, et qui deviendra l’allemand) et en roman (langue des peuples de l’ouest, qui deviendra le français). Notre petit amateur d’histoire de tout à l’heure, s’il ne sait qu’une chose, c’est que ce texte est reconnu comme le tout premier écrit en langue française — ou romane si on y tient. Et devinez quoi : le roman était déjà « genré ».

    Est-il nécessaire de rappeler, en plus, que français et roman, ainsi, du reste, qu’italien, espagnol et roumain, bref toutes les langues latines, sont issues du… latin, absolument « genré » lui aussi ? Le « complot » remonte à loin, bien avant Richelieu… Mais le complotisme se passe très bien de chronologie et de cohérence. C’est d’ailleurs une condition indispensable à la persistance de ses théories.

    Passons au sophisme woke suivant.

    « La langue est vivante et elle évolue avec la société. Quand la société évolue, la langue évolue avec. ».

    Le mot magique est lâché : évolution. Tout ce qui s’en réclame devient par définition inattaquable. Et ceux qui questionnent, de vils réactionnaires. C’est très commode — mais un peu court. Premièrement, tout changement, toute évolution, n‘est pas nécessairement progrès. L’érosion, la dégradation, le pourrissement, sont aussi des formes d’évolution. Il faut donc juger au cas-par-cas.

    Mais surtout, de quelle évolution parle-t-on ici ? Le peuple, profondément « genré » depuis des millénaires, aurait, en l’espace d’une ou deux décennies, spontanément et de concert, « évolué », au point de devoir mutiler sa langue pour qu’elle reflète cette évolution-éclair ? Allons.

    Ça a toujours été le fantasme des idéologues de vouloir faire « évoluer » les sociétés vers ce qu’ils considèrent comme le bien, et ce, instantanément, rien qu’à l’énoncé de leurs doctrines. Or, ça n’arrive jamais. Mais que leur importe ? Impuissants à faire tourner la Terre dans l’autre sens, ils se paient au moins la satisfaction de parler comme si — et voudraient imposer leur novlangue aux masses, mettant ainsi, littéralement, la charrue devant les bœufs, et les lunettes roses devant les yeux.

    Songeons seulement aux risibles tentatives de la première Révolution française d’imposer un nouveau calendrier sorti de nulle part — encore cette manie des idéologues de baptiser, à défaut de la faire advenir concrètement, une réalité que seules leurs lubies discernent. C’est ainsi que les Frimaire, Pluviôse et autres Décadi sont repartis aussi vite qu’ils étaient apparus, et n’ont guère connu d’existence en dehors des actes officiels de l’éphémère Convention. Le bon peuple ? il en riait. Et il a eu le dernier mot. Signe.

    Bref, les langues, comme les sociétés, évoluent lentement, et non pas à coups de pied au cul, donnés par des idéologues impatients de voir le monde transformé selon leur idéal, de leur vivant. Rappelons que Moïse n’a jamais vu la Terre Promise, ni Marx le Grand Soir, ni Voltaire ou Rousseau la République. Patience, donc. On ne tire pas sur une fleur pour la faire pousser plus vite. Et cette sagesse nous évite de se jeter tête baissée dans toutes les modes fofolles qui passent. Et a l’avantage de filtrer les dérives délirantes.

    Puis…

    Multipliant les mimiques d’une personne supérieure exaspérée et navrée par les inepties de ses congénères, madame Nicolas se plaint ensuite que les détracteurs de l’écriture inclusive se servent toujours des exemples les plus lourds (imposés par cette doctrine), afin de la caricaturer. Bon. Je cherche encore des exemples qui ne soient pas lourds, voire caricaturaux.

    Mais qui donc les a créés, ces exemples ? Ici, madame Nicolas, qui les préconise — et en qualifie elle-même certains de lourds et prêtant flanc à la caricature — a sur ce point une accusation à porter : si ridicule il y a, ce n’est pas la faute des auteurs de cette dérive, mais la faute de ceux qui la dénoncent ! La bonne foi n’aura pas fait long-feu… Avec une éthique pareille, tactique d’idéologues où les contraires se confondent, ils ne peuvent que toujours se donner raison.

    Ne reste alors qu’à identifier le vilain utile, ici les personnes conservatrices, que Legault essaie de rameuter à des fins électoralistes (autre procès d’intentions). C’est oublier trop vite que, pour rallier la population dans un désamour de l’écriture inclusive, il n’y a pas grand effort à faire… En effet, malgré les prétentions de madame Nicolas, on n’est pas rendus là. Et c’est pas demain la veille… du grand soir.

    Ainsi donc, l’écriture inclusive ne ferait qu’essayer généreusement de refléter la société. De rendre à nouveau visible cette moitié de la population machiavéliquement invisibilisée depuis 300 ans (en fait, 3 000, on l’a vu). Posture apparemment inattaquable.

    Encore faut-il démontrer que cette invisibilisation s’est réellement produite. Mettons que l’on a mis beaucoup de temps à s’en scandaliser… En fait, les femmes — certaines femmes — n’ont senti l’injustice que quand des idéologues les ont persuadées qu’il en existait une, et qu’elles en étaient les victimes. L’affaire de quelques années. Les autres — l’immense majorité — ont toujours très bien compris qu’elles n’avaient pas à « prendre personnel » les nécessaires aménagements grammaticaux sans lesquels une langue touffue comme la nôtre ne survit pas.

    Sauf que notre woke préférée n’a pas pu s’empêcher d’ajouter, au nombre des multitudes ainsi ignoblement invisibilisées, les personnes « non-binaires ».

    Entrevoit-on bien ce que cela signifie ? La porte s’ouvre à l’inclusion, dans la grammaire, de toutes les altérations nécessaires pour re-visibiliser toutes les catégories de personnes qui ne cochent ni F ni M dans les formulaires, au gré de leurs ressentis volatiles — et qui forment moins de 0,1 % de la population (mais on recrute activement, ceci dit ; ou plutôt, on endoctrine). Ce n’est qu’un début, continuons le combat, dit le mantra du militantisme.

    Parlant de mantra militant, quand madame Josée Legault, présente à ce panel, est venue à son tour dire que le néologisme « iel » avait été inclus dans le Robert (2021), on a pu entendre un triomphant « Voilà ! » de madame Nicolas. Une noyée s’accrocherait à un cure-dents, comprenons-la. Mais on ne peut, par ailleurs, laisser passer cette auto-proclamation de victoire (Trump nous en a assez truffés).

    Rappelons donc que le Robert n’est pas un ouvrage de référence, contrairement au Larousse, par exemple. Notre férue de langue devrait savoir ça. Quant au Larousse, non seulement s’est-il refusé à inclure ce barbarisme, mais encore, avec véhémence, allant jusqu’à dire que cette tendance menaçait l’existence même du français. Excusez du peu. Un dictionnaire, rappellent les linguistes, n’a pas à consacrer des termes issus du militantisme, passagers par nature, tant qu’ils ne sont pas passés dans les mœurs, et attestés massivement, et sur une longue période. On est très loin du compte, malgré les illusions des wokes, qui voudraient que chacun de leurs rêves se matérialise dès qu’ils sautent du lit. Tollé également un peu partout dans la francophonie savante. Et ne parlons même pas de l’Académie française, vieille de quatre siècles — et qui en passera au moins quatre autres sans succomber à ces assauts intempestifs.

    Notre militante s’est bien gardée de mentionner ces faits — elle fidèle à sa mission, et à sa manière.

    ***

    Maintenant que nous avons réfuté chacun des sophismes d’Émilie Nicolas (je reconnais qu’il y en avait beaucoup), terminons sur une courte déclaration qui exprime l’essentiel de mon sentiment, de ma position sur le sujet de l’écriture inclusive.

    Ultimement, c’est faire insulte à l’intelligence des femmes que de prétendre que leur légitime aspiration à l’égalité passe par une mesure purement cosmétique comme l’écriture inclusive.

    Grimer la langue au lieu de modifier les attitudes et les pratiques. Théâtre.

    On n’atteindra pas concrètement la vraie égalité en infantilisant les femmes, en les représentant comme des créatures capricieuses qui se mortifient d’outrages inventés dont le redressement revanchard seul pourrait les calmer.

    N’est-ce pas là exactement ce que dénonce le féminisme ?

  • Sourires en coin

    Gris est une couleur morne mais une sensation lumineuse.

    Le rap est au blues ce que la cocaïne est à l’héroïne.

    Promettre devient vite omettre.

    L’important, c’est de savoir ce qui est important.

    Le suave est un cynique qui sourit.  

    Un être sans cause est un être sans conséquence.

    Les ouï-dire sont plus douteux que le non-dit.

    Le curieux, c’est un redresseur de points d’interrogation.

    L’intuition, c’est la raison qui ne prend pas de notes.

    Avoir des regrets, c’est avoir hâte à hier.

    La sensibilité est cette étroite  marge entre l’absence et la sensiblerie.

    Les plus beaux sourires sont ceux qu’on ne fait pas.

    Le meilleur moyen d’éviter un faux pas c’est de rester assis.

    Les derniers arrivés seront les premiers repartis.

    Preuve hors de toute raison douteuse.

    Je ne suis pas de ceux qui condamnent l’acte de juger.

    Il y a mille façons de dire un mot, et rien qu’une manière de l’écrire.

    Intégreenpeastes.

    Il ne faut pas confondre action et agitation.

    Quel oiseau nait colombe, devient vite vautour, pour finir corbeau?

  • Antithèses

    (Les maximes suivantes ne forment pas une suite. Elles sont indépendantes les unes des autres. Quoique…)

    Ce qui me pousse vers l’athéisme, ce sont les croyants.

    Si tu cherches la vérité, éloigne-toi de ceux qui l’ont déjà trouvée.

    Les certitudes découlent de la connaissance, mais aussi de l’ignorance.

    Un intégriste, c’est quelqu’un qui tient mordicus à son ignorance.

    Maquiller son ignorance ne fait que la rendre plus laide.

    La différence entre celui qui est certain d’avoir raison et celui qui se croit infaillible, c’est que le premier veut toujours discuter, et l’autre, jamais.

    Ce qu’il y a de commode avec le hasard, c’est qu’il ne se défend jamais de ce dont on l’accuse.

    Pouvez vous comprendre qu’entre tout et rien , il y a quelque chose.

    On connait maintenant presque tout de l’univers. On n’y comprend toujours rien.

    La femme est une espèce en voie d’apparition.  

    Les enfants ont des droits. Mais n’allez surtout pas le leur dire !

    Il faut maintenant réparer l’avenir.

    Je  proteste, je conteste, je manifeste, je pose un geste, rien ne reste.

    Gouverner se résume à devoir, plusieurs fois chaque jour, choisir entre deux maux.

    Plus on s’approche des lieux où la justice est rendue, plus on s’éloigne d’elle.

    Affirmer = dire oui. S’affirmer = dire non.

    Etre un adulte, ce n’est pas de pouvoir dire non aux autres, c’est de pouvoir se dire non à soi même.

    Les curés ne rêvent plus depuis longtemps de remplir leur église. Ils n’ont plus assez de monde pour remplir leur confessional.

  • Un Québécois à Croulebarbe ?

    J’ai tout de suite envie de dire : je l’ai pas fait exprès. Je ne me suis jamais levé un matin, au Québec, en me disant tiens, je vais écrire sur l’histoire d’un quartier de Paris.

    Tout est de la faute à la Providence. Qu’on en juge.

    En 2012, je me préparais pour mon premier voyage à Paris. Pèlerinage serait plus exact. Je voulais retracer Jean Valjean fuyant avec Cosette alentour de la masure Gorbeau, et Marius rêvant à la même Cosette, assis près de la Bièvre (mais déjà en 1862, Hugo disait que le Paris des Misérables, de trente ans antérieur, avait bien changé…).

    Également, par un autre canal, je m’intéressais à l’enceinte de Philippe Auguste.

    Quelle ne fut pas ma belle surprise d’apprendre sur place que Bièvre et enceinte avaient un point commun, une arche, et qu’on pouvait la visiter le premier mercredi du mois, avec un guide. C’était justement un premier mercredi — le seul que je passerais à Paris — et c’était dans moins d’une heure. Dernière chance. Juste le temps de marcher de la Maison Ourscamp à celle de la Poste – Jussieu, dans les profondeurs de laquelle se cache l’arche en question.

    Nous étions une poignée sur le trottoir qui attendions le guide, en retard. Au bout d’un moment, l’un de nous, Parisien et pas touriste du tout, mais familier de la visite, a décidé de prendre charge. Rencontrez-donc Denis Stora.

    Après s’être fait remettre les clefs de la crypte par les postiers qui le connaissent bien, Denis, habité autant qu’habilité, nous a tout expliqué de l’arche, de la Bièvre, mais surtout de l’enceinte de Philippe Auguste, sa grande spécialité. Une fois remontés à la surface, l’homme, mis en appétit d’auditoire, s’est offert pour nous montrer d’autres vestiges du mur. Une Française et moi avons accepté. Bien nous en prit : nous a ainsi été donné de contempler des parties de l’enceinte que, sans Denis et ses accès secrets, nous n’aurions jamais vues. À la fin, autour d’une bière (attention : ce type cale un demi en deux lampées), il m’a suggéré de se revoir le lendemain, pour compléter la visite du mur (Rive-Gauche seulement : la Rive-Droite pour lui, c’est comme celle du Rhin). Ce qui fut fait. On a même investi le Procope, pour un point de vue imprenable sur une tour. Je vous raconte pas…

    Une amitié était née.

    Plus tard, de retour au pays du Marché aux Chevaux, une nécessité pressante m’a fait entrer à la manufacture des Gobelins. Voulant me dédouaner de cette visite peu déférente, avant de ressortir j’y ai acheté quelques numéros de Histoire & Histoires du XIIIe, ainsi que le livre Sur les traces de la Bièvre parisienne, de feus MM. Gagneux, Anckaert et Conte. Documents que je n’ai pas ouverts avant mon retour au Québec.

    C’est ici qu’en les feuilletant, j’ai remarqué que plusieurs photos, très différentes les unes des autres, avaient comme même légende Passage Moret. Comment est-ce possible ? Il doit y avoir erreur. Plusieurs erreurs — hypothèse guère plus crédible que la multiplication de ce nom.

    J’ai recontacté Denis, et peu à peu, nous sommes parvenus à reconstituer le puzzle de ces photos. Mon ami, que je surnommais Œil-de-Faucon, n’a pas son pareil pour repérer d’infimes détails, lesquels, communs à certaines de ces cartes postales, permettaient de les situer les unes par rapport aux autres.  Moi, j’assumais la fonction orientation. Il faut savoir que le passage Moret n’était pas une voie rectiligne d’un seul trait, mais plutôt (empruntons un procédé cher à Hugo) une espèce de chiffre formé d’un T et d’un J dont la queue serait très allongée. D’où impression d’endroits distincts. Impression pas si fausse, finalement.

    L’appétit venant en mangeant, nous avons voulu connaître, après sa géographie, l’histoire de ce mystérieux passage Moret. On a suivi bien des pistes — d’abord fausses. Attendrissantes spéculations, en rétrospective… Puis Denis est allé faire un tour aux Archives de Paris. Il en est ressorti après avoir identifié quelques riches filons, qui à ce stade restaient à exploiter. Ensuite, pour essayer d’en apprendre plus, il est allé à la Société d’Histoire et d’Archéologie du 13e arrondissement de Paris (SHA-13). Ça s’est avéré qu’en fait, c’étaient EUX qui voulaient en apprendre plus sur le passage Moret. Alors pourquoi pas ?

    2016. Je retourne à Paris. Denis et moi rencontrons madame Maud Sirois-Belle, présidente de la SHA-13 — ainsi que monsieur Gagneux lui-même. Il est décidé qu’une conférence serait prononcée par moi sur ce sujet peu exploré, suivie d’un article dans le bulletin annuel de la société. Ça nous donnait un an pour tout préparer — et surtout, compléter nos informations. Denis a trouvé trace de l’acte de vente d’un terrain, futur passage Moret, aux Archives Nationales (fiché sous « Morel » — on a bien failli ne jamais l’avoir). Puis il s’est mis en frais de dénicher des centaines d’images de ce petit bidonville et des alentours, notamment la rue des Cordelières, qui partageait avec Moret les rives du bras mort de la Bièvre. De mon côté (de l’Atlantique), j’analysais tout ça, tout en creusant le Bottin du Commerce de Paris, l’acte de vente trouvé, quelques sommiers, et les registres de l’état civil. Travaux complétés par quelques visites supplémentaires effrénées aux Archives de Paris, une fois revenu en France, en 2017.

    La conférence a eu lieu tout de suite après. Puis l’article éponyme a été publié.

    Pause.

    En 2024, la SHA-13 conçoit un autre projet, 4 conférences et articles sous un même chapeau : l’histoire industrielle de l’îlot Gobelins. Ayant, auparavant par la bande, amassé beaucoup de données sur la rue des Cordelières, et fort de l’expérience Moret, je fus sollicité pour me charger de cette partie du projet. Œil-de-Faucon s’est remis à la chasse aux images, et moi aux grimoires.

    Ce fut l’occasion de voir naître une autre amitié, d’abord par correspondance (fort soutenue), avec Marie-Annick, descendante des Chollet, tanneurs et industriels en confection d’uniformes autrefois installés entre les deux bras de la Bièvre à la hauteur de la manufacture des Gobelins. J’ai eu la joie d’enfin la rencontrer à la veille de notre multi-conférence. Encore une intarissable ressource. Elle, c’est les églises (entre autres). De la très moderne (trop) Saint-Marcel à la très vénérable Saint-Germain-des-Prés, de la fort sobre Notre-Dame de la Gare au byzantin Sacré-Cœur, ou de la pharaonesque Notre-Dame-de-la-Croix de Ménilmontant à la mignonne Sainte-Marie des Batignolles, demandez-lui n’importe quoi, elle sait.

    Et puis il y a eu Paul, un ancien de la rue des Cordelières. Lui, c’est de son histoire personnelle, de celle, tragique, de sa famille, que l’on peut tirer des enseignements. Son témoignage est à lire dans le bulletin numéro 51 de la SHA-13, daté de 2024/2025.

    De ces riches rencontres sont nés les articles publiés ici.

    Nous espérons que vous prendrez plaisir à les parcourir.