Parlons un peu du mot en « N »… non, pas celui-là, un autre (il va bientôt manquer de lettres à l’alphabet pour occulter tous les mots voués au bannissement woke).
Je parle du mot « nous ». Il est désormais très périlleux de l’employer dans une discussion politique — inclusion oblige. Celui qui s’aventure à le faire s’expose à sa classification sans appel dans des catégories telles que xénophobe, replié-sur-soi, intolérant, ségrégationniste, fasciste, raciste, etc ; étiquettes inamovibles et indélébiles destinées à l’exclure (!) à jamais de la Cité.
(Détail amusant : le très regretté René Homier-Roy, esprit brillant et grand prêtre woke dans ses dernières décennies, et par là féroce pourfendeur de l’usage du « Nous » pour désigner les Québécois, n’en avait pas moins, dans une vie antérieure, fondé et dirigé une revue très québéco-centrée, qu’il a baptisée Nous… L’homme très écouté n’avait alors pas les mêmes pudeurs, faut croire. J’étais abonné à Nous. On y lisait Foglia, Bourgault, entre autres libres-parleurs).
Passons.
Or donc, pour un Québécois, dire « nous » serait la marque d’une intention de réserver cette appellation à un groupe restreint, couplée à une volonté d’exclusion de tous les autres résidents du Québec. Beau piège…
Ainsi ce peuple, encore si peu sûr d’exister, se fait taper sur la tête à la moindre velléité de se définir — lui l’un des rares à ne l’avoir toujours pas fait. À l’origine Canadien (à bon droit), il a dû édulcorer ce titre devenu ambigü pour cause de conquête, et prendre celui de Canadien-français. Puis, subdivisions confédératives obligent, se départir à nouveau de son nom pour prendre celui de Québécois. Aboutissement apparemment logique, voire heureux, d’une laborieuse évolution. Mais voilà : il est ici le piège.
Il y a deux définitions du terme « Québécois ». L’une simple (sinon sciemment simplificatrice), et l’autre plus circonscrite. Les deux sont absolument légitimes — ce qui n’arrange pas les choses.
La définition simple : citoyens du Québec.
L’autre définition : citoyens du Québec descendant des colons Français de la Nouvelle-France.
Parmi ces derniers, ceux qui se permettent encore de dire « nous » pensent tout naturellement au deuxième groupe : le leur — c’est ce qu’on leur reproche. La seule définition acceptable aux yeux de leurs critiques est la première. Tous les citoyens n’ont-ils pas les mêmes droits ? À quoi rime une telle discrimination sémantique ?
Soit. Mais, parlant de droits, celui de se définir, de s’identifier (attention, prochain mot en « i »…), n’est-il pas bien réel, légitime ? Je pense que oui.
Si bien qu’au final, le Québécois « de souche » qui cherche à se définir, obligé déjà de changer de nom à tout virage du vent de l’histoire, doit en plus maintenant composer avec les restrictions du dogme inclusiviste, et, guetté par les sourcilleux ayatollahs de cette doctrine, trouver sa voie dans le peu d’espace que ça lui laisse.
Baillonné dans la chambre-étau.
Étouffement.
Pourtant, ceux-là mêmes qui interdisent de prononcer le mot en « N » le pensent tout bas. Exemple : supposons un référendum (ou deux, ou trois…). Deux options, le oui et le non, deux camps nettement définis. Ceux du camp du oui appelleront « nous » l’ensemble des partisans de cette option, et « eux » les partisans du non. Et l’inverse est tout aussi vrai, et normal. Pareil pour des élections.
Le clivage « nous – eux » est naturel, inévitable en société, sur toutes sortes de lignes de fracture. Faire stupidement semblant qu’il n’existe pas ne lui enlève rien de sa réalité.
Mais les wokes croient fermement que bannir un mot éradique ce qu’il représente. Les apparences — seules notions à leur portée — leur suffisent.
Qui les en blâmerait ? Ils sont en train de gagner la partie.
L’avortement de l’embryon québécois est en bonne voie de se finaliser.
Étouffé dans l’œuf.