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  • Le Crapaud

    Son nom, c’était Crépeau. Mais pour tout le monde, c’était Le Crapaud.

    Tout le Monde. Lire : toute la classe. Si au moins il n’avait eu que le seul  malheur ordinaire d’arriver de nulle part dès la rentrée, parmi d’autres «nouveaux», son intégration au groupe — presque les mêmes têtes depuis quatre ans — aurait peut-être pu se réaliser. Mais débarquer là en plein mois de janvier, c’était le pavé dans la mare étale des rôles établis.

    Les rôles.

    Tout en haut de la hiérarchie, les deux chefs d’équipe au ballon-chasseur, Dubuc et Delisle. Le premier, flamboyant, direct, puissant. L’autre, sournois, effacé, efficace. L’offensif et le défensif. «Beu» tuait tout — excepté Delisle, l’immortel. Depuis la Première Année, ces deux capitaines étaient suivis des mêmes guerriers, yin ou yang à leur ressemblance. Puis il y avait les lieutenants idoines, Girard et Morin.

    Ensuite venait le fou de la classe, Parent, impayable. Les cancres, Demers, Gauthier, Davignon, égayaient l’atmosphère à toujours récolter des zéros — sauf en dictée, naturellement : Monsieur zéro-faute, c’était moi. Guérin, inamovible premier de classe, commandait le respect par sa paradoxale modestie.

    Mais le poste le plus critique, c’était celui de mouton noir, assuré par Belhumeur — un ancien «nouveau» — jusqu’à l’arrivée du Crapaud.

    Le mouton noir assume une fonction essentielle à la cohésion d’un groupe. C’est le rassembleur, le point de fuite qui permet à l’ensemble de se définir en fonction de la distance de chacun par rapport à lui, l’ostracisé. Il est la caution universelle, le «pire encore» que tout accusé peut invoquer à sa décharge.

    Lorsque l’animosité du ballon-chasseur passe un certain seuil, le jeu dégénère en une chaotique éruption de «ballon-massacre» : il n’y a plus de carré, plus de lignes, plus de limites. On court partout, les équipes sont abolies. Celui qui s’empare du ballon le tire dans la face de son choix, on ne compte pas les points. Chaotique ? Pas longtemps. Après quelques moments, cette violence pure se focalise fatalement sur le mouton noir, receveur universel, réceptacle attitré de tous les épanchements. Littéralement lapidé, il ne sera sauvé que par la cloche annonçant la fin de la récréation.

    Après la curée, tous sont frères en rentrant, Dubuquois comme Delinsuliens. Même l’ostracisé est rayonnant : il perçoit confusément le service qu’il vient de rendre, et il subodore en nous quelque vague reconnaissance à son égard. Le seul genre de gratification à laquelle il peut espérer avoir accès.

    Tout groupe, adultes autant qu’enfants, et surtout adolescents, tend donc naturellement à se doter de l’indispensable mouton noir. Une autre des fonctions de ce précieux animal, et pas la moindre, consiste, par sa présence même, à garantir à chaque autre individu de ne pas se voir imposer le rôle. Car il en faudra toujours un. Par conséquent, ce sont précisément ceux qui seraient le mieux qualifiés pour prendre sa place, qui en feront le plus pour l’y maintenir. La recette en est simple : plus on stigmatise le mouton noir, plus il est consacré. Et vice-versa.

    Beautés de la nature humaine.

    Ainsi, Belhumeur n’était pas le moins acharné sur le dos du Crapaud. D’être passé par là ne l’inclinait aucunement à l’empathie pour son successeur. Au contraire, pour lui, il était primordial de ne plus y retomber, ce qui lui interdisait toute faiblesse envers Crépeau. Les requins ne portent pas secours à un congénère blessé, ils se jettent dessus.

    Vint la fin de l’année. L’été qui disperse les écoliers. Puis, trop vite, la rentrée. On avait oublié tout ça.

    Vraiment ?

    Qui sera de retour en cinquième ? Au rassemblement dans la cour, on avait pu constater que la classe était à peu près intacte. Les principaux acteurs étaient tous là, prêts à reprendre où ils avaient laissé. Le Crapaud aussi. Résigné, il ne songeait même pas à contrecarrer l’implacable dynamique qui l’immolait sur l’autel de la petitesse.

    Même la maîtresse cédait à l’ostracisme. Après seulement deux semaines, elle avait fait placer le pupitre de Crépeau en retrait des autres, près du tableau. J’avais beau me demander ce qu’il avait bien pu faire pour mériter ça : rien de particulier, rien que n’importe quel autre n’avait pas fait. Voulait-elle le soustraire à l’hostilité poisseuse qui régnait dans sa classe ?

    Faut dire qu’il ne s’aidait pas beaucoup, non plus. Maladroit, distrait, incongru, parfois cocasse de gaucherie, mal habillé, pas trop propre, il n’avait vraiment pas le don de passer inaperçu, talent qui lui aurait été bien utile… Au lieu de ça, chacun de ses faux pas était remarqué, noté, exploité.

    Une bénédiction, le maudit Crapaud ! On pouvait le dénigrer, le ridiculiser, le calomnier, le faire marcher pour aussitôt le trahir ignoblement, un par un, à plusieurs ou toute la classe ensemble, jamais de réprimande de la part de l’autorité. D’expérience, les enseignants étaient habitués à pareil spectacle, selon eux inévitable, donc normal. Voire : utile. Agent de cohésion davantage que de perturbation, parfait exutoire des inextinguibles agressivités juvéniles, le mouton noir rendait possible le déroulement de l’année scolaire sans éclatement. La dislocation était pour lui seul. D’un point de vue statistique, un excellent rapport coût-bénéfice, somme toute. Dommage collatéral acceptable.

    Ainsi se passa la cinquième année. Vint ensuite la sixième, escortée par l’approche de la puberté chez plusieurs. Rien pour calmer le jeu.

    Tout le monde était là. Le Crapaud allait reprendre du service.

    Mais — était-ce hormonal ? — les dérapages ont tout de suite revêtu un caractère beaucoup plus agressif. Le mince vernis d’innocence qui, encore l’année d’avant, couvrait les actes de la horde, était désormais complètement décapé. Aussi, tout était plus affirmé. Fini les furtifs coups de coude sortis de derrière une porte de case, ou de vandaliser ses effets scolaires, prétendre ne pas avoir fait exprès de l’éclabousser. Enfantillages dépassés. Dorénavant, ça tapait dur, et direct.

    Quant à lui, transfiguré par un été de délinquance (il a lui-même raconté qu’il était allé jusqu’à déféquer dans un confessionnal, ce qui, vantardise ou vérité, était pareillement choquant) ; Le Crapaud, donc, s’était mis à répliquer aux coups. Pour comble, plus de maîtresse : un prof, maintenant. Adieu l’atténuant cocon d’une présence féminine, bonjour la virilité sans partage. L’année allait être longue.

    Je me souviens d’une scène surréaliste, dès septembre.

    Un midi, hourvari dans la grande salle, sitôt franchie la porte de la classe. Ne sachant ce qui se passe, je me renseigne. Bérubé, au comble de l’indignation, m’explique que Le Crapaud a frappé Girard. Infamie ! Oubliant de songer que Girard est réputé, depuis toujours, pour être plus que capable de se défendre — son frère fait du karaté — je sombre à mon tour dans les affres du lynchage. Du coin de l’œil, j’aperçois le gredin, subrepticement dégagé de la cohue, qui se faufile vers la sortie en rasant les murs.

    «Y’est là !!!»

    La ruée. Ce n’est plus seulement l’habituelle poignée de séides qui part en chasse, mais presque toute la classe, vingt dogues ivres de rage virale qui s’élancent dehors aux trousses de la bête. Je cours avec les autres. C’est à peine si je m’entends me demander s’il m’a déjà fait quelque chose, lui. Solidarité !

    Éperdu, Le Crapaud fuit, se retournant de temps en temps pour constater que la distance diminue entre lui et cette haine vociférante qui le pourchasse depuis toujours. Son épouvante devient palpable. J’en vois qui se pourlèchent, d’autres qui se tâtent. L’école est déjà loin, oubliée, ne demeure qu’un quartier indifférent dans les rues duquel un enfant traqué cherche vainement le salut. L’hallali est imminent.

    Haletante, notre proie gravit un court escalier, aussitôt assiégé. Désormais cerné, Le Crapaud roule des regards exorbités vers cette meute aboyante qui, tous crocs découverts, semble vouloir le déchirer. Un naufragé sur un récif à marée montante n’est pas plus en perdition.

    Le paria frappe fébrilement à la porte de ces étrangers où il espère trouver refuge. Peu soucieux d’une confrontation avec quelque adulte, personne d’entre nous ne monte le chercher. Il cogne encore, mais la maison demeure désespérément sourde. On s’enhardit.

    Dubuc : «Descends, sans ça on te sacre en-bas.»

    Accablé, Le Crapaud descend l’échelle vers le gibet. Alors, s’improvise un tribunal. Au centre du cercle hostile, l’accusé fait face à sa victime, Girard, et à Dubuc, solennel. Le procès est expéditif.

    – Tu l’as frappé ?

    Hochement de tête.

    – Là, c’est à son tour.

    Beu s’écarte, laissant la place à son lieutenant, qui n’était pas préparé à ça. Une clameur s’enfle, la foule vient d’être prise par le goût du sang. Je commence à décrocher, bientôt nauséeux. Le bruit couvre ce que dit Girard à Crépeau. Il ne se rue pas dessus. Il n’a pourtant rien à craindre : il est bon batailleur, et si jamais, on est tous là.

    Justement, c’est le problème. Se battre dans le feu de l’action, ça va, il connaît ; incarner à froid un bourreau, c’est une tout autre affaire. Bayard n’est pas Sanson. Crépeau baisse la tête, Girard aussi. Les deux sont pris dans l’inexorable engrenage du système. Girard doit s’exécuter. On le sent hésiter, les cris redoublent. Il faut en finir. Il s’avance, l’autre fige, et encaisse trois sonores coups de poing. Un filet de sang lui coule d’une narine. C’est fini.

    Rassasiés, on part dîner.

    Oui, l’année a été longue. Et la septième donc ! Mais Le Crapaud a survécu.

    LUI, oui. Un quart de siècle plus tard, il a même fait les manchettes : la police venait de l’arrêter après une série de meurtres sadiques, dans le Village gai.

  • L’IGLOO ou le Paradis perdu

    Derrière le voyageur s’étirait une longue, très longue piste, laissée par ses raquettes. Il marchait depuis toujours, lui semblait-il. Mais qu’est-ce que le temps ? Depuis que le soleil avait cessé de se lever, de tracer un arc dans le ciel, toujours vers la droite, puis de se coucher, marquant ainsi les jours, il n’y avait plus moyen de mesurer le temps.

    Désormais, le soleil ne faisait plus que laisser deviner son existence, brodant une pâle dentelle de feu glacé sur l’horizon, tout autour du monde, tout autour du voyageur — qui avait atteint les zones polaires. Ceci lui rendait l’orientation difficile.

    À cette latitude, le sud est tout autour. Chose contrariante quand on cherche à s’en éloigner.

    Parvenu au pôle absolu, tout déplacement le rapprocherait désormais de ce sud honni. Prisonnier du septentrion, assiégé par l’austral. Austracisé.

    Il faisait grand froid, mais le voyageur n’en avait pas vraiment conscience. Il avait toujours fait aussi froid, aussi loin que sa mémoire engourdie pouvait reculer. Tout était blanc, ou gris pâle. La neige, le ciel, le vent, le voyageur, ses pensées : tout cela qui faisait son monde. Il marchait infatiguablement, sans jamais s’arrêter, puisqu’il lui semblait que son voyage n’avait jamais eu de commencement. Comme le coeur qui bat sans qu’on y songe, ses pieds se plaçaient l’un devant l’autre, l’un après l’autre, inlassablement, inconsciemment. On eût dit que cesser de marcher aurait signifié cesser de vivre, pour le marcheur. Seul le vent lui parlait, et il lui répondait en silence. Mais ce n’était pas un dialogue de sourds : ils s’entendaient. Aux murmures caressants du premier, ou à ses hurlements déchirants, l’autre offrait sa conscience, sa volonté. Il prenait le vent comme il prenait le temps.

    Dans la glauque immensité, parfois, des formes estompées paraissaient se dessiner, vite effacées par la poudrerie. C’étaient comme de petits dômes, blancs sur blanc, sans doute des mirages engendrés par les tourbillons de neige. Le voyageur ne détournait jamais sa marche, à peine son regard, pour ces choses. Il allait droit devant lui, sans but connu, sans motif reconnu, sans intention admise. Il se disait qu’un jour, il rencontrerait des traces dans la neige. Ce seraient sûrement les siennes. Alors, il aurait bouclé la boucle, fait le tour de son monde, et il pourrait s’arrêter. Mais cette arrivée était aussi infiniment lointaine que son départ. Il n’y parviendrait que lorsque le temps lui-même aurait terminé sa propre odyssée.

    Il pensa à ce Dieu éternel dont on lui avait dit qu’IL avait créé le monde. Il se demanda à quel moment Dieu, solitaire depuis toujours, avait décidé qu’IL en avait assez et de créer un univers autour de Lui.

    Fiat lux.

    IL avait désormais de quoi s’occuper, avec des milliards de galaxies comportant chacune des milliards de planètes peuplées chacune de milliards de créatures, conçues faibles et titubantes, à punir au moindre faux pas. Certainement, IL n’en finirait jamais.

    L’enfer. Dont IL sera le premier locataire. Y avait-IL pensé, au moment de créer tout ? C’est pas qu’IL n’avait pas eu le temps d’y réfléchir, avant ce coup de tête — Big Bang… Coup de tête, ou un coup de Satan, le tentateur ? D’où il sort, celui-là ? Plutôt : de quand ?

    Mais comment déterminer un moment en particulier quand il n’y a pas eu de commencement ? Quel que soit ce « moment », il survient toujours après une éternité, donc jamais. Pourtant, l’univers existe. Le voyageur en douta, l’espace d’un instant. Mais, se dit-il alors, comment puis-je douter, si je n’existe pas ?

    Après longue réflexion, et maints paradoxes, il en conclut ainsi : Je doute, donc Dieu est.

    Tous ces détours métaphysiques n’avaient pas interrompu sa marche, imperturbable et rectiligne, elle.

    Pourtant.

    Un jour, un de ces petits dômes parfois aperçus émergea du vide, droit devant lui. Perplexe, le voyageur continua cependant de marcher, sans dévier de son chemin. Il verrait bien… Certainement, la chose s’effacerait, comme toutes les autres illusions avant elle. Mais, à mesure qu’il en approchait, la forme au contraire se précisait, ses contours, d’abord flous, devenaient de plus en plus nets. Le voyageur dut s’admettre qu’il ne s’agissait pas d’un mirage. Mais tous les autres, alors ? Vint le moment où il en était si près qu’il pouvait le toucher. Tout d’abord, il n’osa pas. Il n’avait jamais rien connu de solide que le sol, et cette chose insolite lui donnait un peu le vertige. C’était une forme parfaitement ronde et lisse, impénétrable à la matière comme à la pensée. Microcosme universel.

    Il décida d’en faire le tour, puisque cela faisait obstinément obstacle à sa marche. Le premier détour de son long périple. Une borne, tant matérielle que temporelle.

    Arrivé à l’antipode de cet hémisphère, le voyageur eut une surprise : la forme, parfaite de prime abord, présentait là un défaut. Au lieu d’être complètement fermée, elle avait une petite ouverture, au raz du sol. Le voyageur était de plus en plus troublé par cette chose mystérieuse, venue perturber la pureté éternelle de son paysage, déranger la tranquilité de son monde jusque là toujours égal.

    Pour la première fois, il s’arrêta de marcher. Étonné de ne pas mourir de cet arrêt de vivre, il accepta ce jour comme étant différent, unique.

    Il s’enhardit alors, et se pencha pour regarder dans la petite ouverture. S’attendant à ne rencontrer que l’obscurité, il sursauta à la vue d’une lueur qui dansait là, tout au fond du dôme creux. Brusquement, quelque chose d’inconnu — une incoercible curiosité, peut-être —  s’empara de lui. Quelle était donc cette force qui, en quelques instants, lui avait déjà fait commettre tant d’incartades à sa conduite immémorialement droite ? Le seul moyen de le savoir, c’était de s’y soumettre. Maintenant fasciné, oubliant toutes ses peurs, il enleva ses raquettes et, téméraire, pénétra d’un seul trait à l’intérieur de l’étrange chose, en proie aux délices amandines de l’imprudence.

    Il se retrouva dans un igloo, face à une petite chandelle posée sur le sol et qui rayonnait de lumière chaude. Le voyageur ne comprenait rien à tout cela, et fut sur le point de s’enfuir, repris de peur, quand une terrible bourrasque se mit à souffler dehors. Alors seulement, il comprit les bienfaits que pouvaient lui apporter cet igloo et cette chandelle, ce corps et cette âme.

    Il en oubliait l’immensité qui l’avait toujours enveloppé, infini dans lequel il n’avait jusqu’alors cessé de marcher, donc de vivre. Il se disait, il voulait croire qu’il avait certainement atteint son but. Il faut croire aux signes, les suivre. Tout ceci ne lui survenait pas pour rien, certainement. Son destin bourgeonnait soudainement sous ses yeux, suave et doré, au terme d’un hiver sans commencement. L’infini pouvait donc être coupé en deux, et sans rien perdre de son infinitude ? Abîme insondable, glacial, vertige existentiel.

    Il enleva sa pelisse croûtée de glace, se plaça près de la chandelle, et se laissa réchauffer — une sensation qu’il découvrait. Très vite, il y prit goût. Il ne voulait plus s’en aller, il était prêt à faire de ce petit igloo tout son univers, de cette flamme sa seule pensée. Il en oubliait l’immensité qui l’avait toujours enveloppé, dans laquelle il n’avait cessé de marcher, donc d’exister. Il se disait qu’il avait certainement atteint son but.

    La notion de printemps s’infiltrait, inexorable, réchauffant une à une chaque fibre du voyageur transi. Des visions de plaisir le saisissaient, il entrevoyait de folles veillées devant le feu, la danse lascive de la flamme, à laquelle il livrerait son corps libéré. Il ne songeait peut-être pas assez au paradoxe de ces captivités successives. L’ivresse ne lui en laissait pas le moyen. Sait-on quand on est possédé ?

    Excitée, sa respiration s’affolait, et soufflait sur la petite bougie, qui n’en brûlait que plus fort. Et plus vite…

    Vint le moment où, à bout de suif, la flamme s’éteignit. Alors, en proie au plus noir désespoir, le voyageur paniqué suppliait pour qu’elle se rallume, se tordait les mains, grinçait des dents, perdu dans cette obscurité, saisi de ténèbres intérieures. C’est en de semblables moments que s’inventent les prières. Mais sa belle compagne était bien morte, et il était bien incapable de la ranimer.

    Persuadé d’avoir causé un grand malheur, une catastrophe qui le dépassait, le voyageur se rhabilla précipitamment et s’enfuit de l’igloo, épouvanté d’angoisse. Il chaussa vite ses raquettes, et reprit sans délai sa longue marche dans la tempête. Le soleil avait totalement plongé sous l’horizon.

    La grande nuit boréale commençait.

    Pour la première fois, le voyageur eut froid, et se sentit fatigué. Il était accablé par cette constatation, et dut marcher encore longtemps avant de comprendre que c’était là le prix à payer pour avoir connu la chaleur, le repos et la sécurité. Il se demandait pourquoi telle aventure lui était survenue. Quel sens lui donner.

    Est-ce que, comme pour Dieu, l’éternité se devait, ici aussi, de comporter un hiatus, une pause, à partir de laquelle plus rien ne serait plus pareil, plus aussi absolument vide ?

    Pourtant, tout était si simple, avant. Si lisse. Maintenant, il y avait autre chose. Ou, à tout le moins, il y avait EU autre chose. Ce qui revient au même : placée au milieu de nulle part, cette nouveauté, si réduite fût-elle, prendrait toute la place, comme un point noir au milieu d’une immense toile blanche. Advenue soudainement dans la vide continuité du temps, elle transformait jamais en toujours. C’était donc vrai que ce sont là deux synonymes.

    Il regrettait beaucoup d’avoir épuisé la petite bougie qui, elle, lui avait donné sa chaleur, et d’avoir plongé dans les ténèbres l’igloo qui l’avait abrité. Accablé d’ingratitude, il jura de ne jamais recommencer, quoi qu’il advienne, quelles que soient les propositions du destin.

    Il venait d’anéantir la flamme, symbole d’espoir depuis la nuit des temps. Comme Caïn, il avait commis l’irréparable, et Dieu l’avait pareillement condamné à voyager pour jamais. Mais il marchait déjà, lui, avant sa faute fatale. Alors quoi ?

    Ainsi va l’éternité, il y repensa. Futiles sont les repaires temporels, dépourvus de sens. Ce qui est est, a été et sera. Et pas nécessairement dans cet ordre.

    Sous le regard éternel de l’inukshuk, le voyageur marche encore aujourd’hui. Bien plus loin, peut-être, il comprendra enfin le sens de la liberté absolue, qui ne tient à rien.