Les périls du suffrage universel

Que voici la vache sacrée des vaches sacrées, aboutissement mécaniquement logique de la démocratie, enfant de celle-ci et des bons sentiments, antidote aux injustices, panacée contre tous les maux sociaux, garantie de la contribution de tous les talents aux affaires publiques. N’en jetez plus !

S’y opposer relèverait de la misogynie, du racisme, de l’esprit de caste, d’une propension à la tyrannie, à l’autocratie, bref, à l’autoritarisme, que celui-ci soit exercé dans l’ivresse du pouvoir absolu ou subi dans les délices de la soumission abjecte.

Inattaquable concept, et honni soit qui mal y pense.

Une merveilleuse chose, donc, que le suffrage universel. Mais a-t-il un prix ?

Notons d’abord, avant de sacraliser ce concept, qu’il n’a pas de racines très profondes dans l’Histoire. Loin d’être descendu du Sinaï dans les mains de Moïse, ce n’est qu’à la toute fin du XVIIIe siècle qu’il commence à germer dans les esprits, et à s’appliquer, d’abord timidement. En effet, loin de satisfaire à sa définition moderne (reconnaissance du droit de vote à l’ensemble des citoyens en âge de voter), il s’agissait au début d’un privilège réservé sur le mode censitaire (citoyens payant un minimum d’impôts), ce qui avait pour effet d’exclure l’immense majorité de la population. Et n’oublions pas que, naturellement, le terme « citoyens » n’a commencé à s’appliquer aux femmes qu’au XXe siècle, à part quelques rares exceptions un peu plus anciennes. Déjà…

Maintenant, examinons ce concept dans son essence. Sous son aveuglante vertu, en quoi consiste-t-il ?

Et d’abord, qu’est-ce que le droit de vote ? Il s’agit d’octroyer à un individu l’opportunité de participer à une décision collective, celle de choisir les dirigeants des divers corps d’État, président, premier ministre, député, maire, représentant local, etc. Décision importante, d’autant plus lourde de conséquences à mesure qu’elle s’applique à des niveaux plus élevés. Et généralement irréversible au moins pour quelques années. Il s’agit donc de voter en connaissance de cause, autant que possible.

Un mauvais choix (oui, une majorité peut se fourvoyer, et peut-être même plus souvent que d’avoir raison), un mauvais choix et les choses peuvent très mal tourner. Exemples ?

En France, la toute première élection au « vrai » suffrage universel (cens aboli mais femmes exclues), en 1848, a porté au pouvoir Louis-Napoléon Bonaparte, médiocre personnage neveu d’un très grand nom, lequel patronyme, seule qualité (à part son ambition sans scrupules), a suffi à lui valoir une écrasante majorité. Dans son cas, c’est à lui que le suffrage universel a été utile, pas au peuple. Jugeons-en : au terme de son mandat, en principe unique, un coup d’État lui a permis de passer outre à la règle de non-rééligibilité, et de demeurer au pouvoir. Un an après, appuyé à nouveau sur le suffrage universel, il se pare du titre d’empereur, et le demeure presque 20 ans — sans élections désormais. Bravo la démocratie jetable !

Avançons au siècle suivant, en Allemagne. 1934 : Hitler est plébiscité au suffrage universel. Faut-il développer ?

Arrivons au XXIe siècle, États-Unis d’Amérique. Le plus invraisemblable candidat qu’on puisse concevoir, Trump, est élu en bonne et due forme président, et deux fois plutôt qu’une, intervalle au cours duquel il a pourtant eu amplement l’occasion d’exposer sa dépravation. En développement…

Ces cas sont sans doute les plus graves, mais pas les seuls. Combien de personnages improbables ont été portés au pouvoir pour les plus mauvaises raisons, avec des conséquences néfastes ? Et grâce à quoi ? Au sacro-saint suffrage universel.

Il y a donc bel et bien un prix à payer pour ce trésor. Pousser les hauts-cris ne changera pas cette réalité.

Les plus avisés me reprocheront de préconiser plutôt le suffrage capacitaire. En deux mots, le suffrage capacitaire a pour but de réserver le droit de vote à ceux qui comprennent les enjeux en cause. Ça s’est déjà fait, mais fort peu, et de manière assez imparfaite — sinon pire. La difficulté réside dans la méthode pour arriver à déterminer ladite capacité. Certains ont procédé par le biais des diplômes détenus, d’autres sur une évaluation de l’alphabétisation, sur la profession exercée, d’autres encore sur l’aptitude à comprendre la constitution ou les lois, etc. Grand risque d’arbitraire ici, évidemment. Et puis, à qui conférer le pouvoir de faire le tri ?

Le plus mauvais exemple qui saute tout de suite aux yeux est celui des États-Unis des années 1950-60, où l’application d’une approche de ce type avait pour résultat d’exclure la plupart des Noirs — et ce n’était pas par accident : la preuve en est qu’une clause exemptait les analphabètes dont le père ou le grand-père avaient voté — clause dont ne pouvait bénéficier aucun Noir illettré, de facto, n’ayant pas d’ascendants ayant pu voter. Cette situation inique autant que cynique est d’ailleurs le principal argument de ceux que l’approche dite capacitaire révulse.

J’entends. Mais quand on interroge ces inconditionnels de la vertu sur la définition de suffrage universel (reconnaissance du droit de vote à l’ensemble des citoyens en âge de voter), on constate qu’ils ne se rendent même pas compte du fait qu’il s’agit là-aussi d’une forme de suffrage capacitaire, celle-ci basée sur l’âge. Limite tout à fait arbitraire et discrimatoire (les différents seuils les plus communs sont (ou ont été) de 16, 18, 21 ou 25 ans). La seule force de cette approche, c’est la grande facillité de son application : une carte d’identité et le tour est joué. Bien sûr, un enfant de quatre ans ne devrait pas avoir le droit de vote. Mais nous connaissons tous des jeunes de 17 ans qui sont immensément plus avisés en matière de politique que d’autres personnes — nous les connaissons aussi — qui ont le triple ou le quadruple de cet âge, et davantage. Et, à l’autre extrémité de la vie, quand une vénérable personne ne sait même plus son nom ?

Hauts-cris encore.

Mais, à la fin, il faut bien ouvrir les yeux. La facillité d’application d’un système est bien le pire argument pour le maintenir. Et surtout, cela ne doit en aucun cas fermer la porte à toute réflexion.

Car de quoi s’agit-il ici ? À quoi servent les élections ? À donner à tel ou tel individu l’inaliénable satisfaction d’exprimer son opinion, ou plutôt à placer des personnes compétentes aux postes de direction ? Il ne faut pas confondre le moyen et ses modalités, avec le but de l’exercice.

Le médecin a pour fonction de soigner. L’enseignante a pour fonction d’instruire. Le pilote de ligne a pour fonction de mener à bon port un avion rempli de passagers. Le plombier a pour fonction d’installer et de réparer la plomberie, et l’électricienne, le système électrique. Pour toutes ces fonctions, on exige, à raison, des preuves de compétences.

Un électeur a pour fonction de nommer les dirigeants de son pays. C’est important, ça aussi. Est-ce un sacrilège que d’exiger qu’il en ait la compétence ? Est-ce abusif que de souhaiter qu’il comprenne ce qu’il fait ?

Je me souviendrai toujours de ce bonhomme, interrogé sur la rue par un journaliste, qui, à la question À combien pensez-vous que s’élève la facture annuelle d’électricité de la Ville de Montréal pour l’ensemble des lampadaires le long des rues ?, avait répondu… 1 500 $. Ce type a le droit inviolable de voter contre un maire sortant, « à cause de ses dépenses excessives ». Et comment ne pas penser aux imbéciles et/ou ignares exposés par Guy Nantel, tant et tant de fois ? Tous citoyens en règle.

Si, exemple hypothétique cette fois, le suffrage capacitaire basé sur l’instruction avait été la règle aux États-Unis, jamais Trump n’aurait été élu. Même pas proche. On aurait eu Hillary, Kamala. Des femmes, déjà. Peut-être pas des Lincoln 2.0, mais franchement, en comparaison de l’autre dangereux dément, qui n’a eu qu’à exciter les plus bas instincts de la populace — lesquels d’ailleurs sont aussi les siens… Les États-Unis sont devenus une ochlocratie.

Le droit de vote est considéré et traité comme un droit individuel. Détournement. Le vote est un exercice collectif, pas au bénéfice des individus, mais au service de la société. Il faut donc faire en sorte que ça soit la société qui en profite, et non pas des individus.

Dit autrement, voter n’est pas un droit, c’est une fonction. Dans un autobus, seul le chauffeur qualifié, pas l’ensemble des passagers, peut s’installer au volant. Ce n’est pas un jeu, c’est sérieux.

Il faut distinguer les outils des jouets. Et, par conséquent, séparer les adultes des grands enfants.

Comment, en pratique ? Je ne sais toujours pas. C’est le dilemme de Churchill, qui disait : La démocratie est le pire des systèmes — à l’exclusion de tous les autres.

Mais qu’il ne soit pas interdit de réfléchir.

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